Les manuscrits de 1844
Marx découvre l'aliénation
Description
Au printemps 1844, un Allemand de vingt-cinq ans remplit des carnets dans un appartement parisien. Il vient d'être expulsé du journalisme par la censure prussienne, il lit en français Adam Smith, Ricardo et quelques économistes aujourd'hui oubliés, et il prend des notes à la volée — des colonnes de citations, des commentaires rageurs dans la marge, des pages inachevées. Ces carnets, Karl Marx ne les publiera jamais. Ils dormiront dans ses papiers jusqu'en 1932, redécouverts presque par accident, et deviendront sous le nom de Manuscrits de 1844 l'un des textes les plus commentés du siècle suivant.
Ce qui s'y joue n'a l'air de rien : un lecteur attentif qui recopie des économistes et discute leurs chiffres. Mais au fil des pages, Marx bute sur un paradoxe que ses auteurs énoncent sans le voir. L'économie moderne produit plus de richesse que jamais, et l'ouvrier qui la produit s'appauvrit à mesure qu'il produit. Plus il crée, moins il possède. Plus son travail donne de valeur au monde, moins il en garde pour lui. Les économistes constatent ce fait, le notent dans leurs tableaux, et passent à la ligne suivante comme s'il allait de soi.
Marx, lui, refuse de passer à la ligne. Il veut comprendre pourquoi le travail, qui devrait être ce par quoi l'homme se réalise, s'est retourné contre celui qui l'accomplit. Pour nommer ce retournement, il emprunte un mot à la philosophie allemande de son temps et lui donne un sens nouveau : l'aliénation.
La question que l’on se pose : Comment le travail, censé réaliser l'homme, en vient-il à le déposséder de lui-même — et pourquoi l'économie qui décrit ce fait ne parvient-elle jamais à l'expliquer ?Ce que l’on va voir : Un carnet parisien, une notion empruntée à Hegel et retournée, et une accusation portée contre la science économique de son époque.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un jeune philosophe à Paris, un carnet et des économistes
Marx arrive à Paris fin 1843. Il a derrière lui une formation de philosophe, nourrie de Hegel et de la querelle qui agite alors les jeunes hégéliens allemands. Il a dirigé une revue, la Gazette rhénane, que la censure a étranglée. La ville le met en contact avec des ouvriers organisés, des socialistes français, et surtout avec une bibliothèque qu'il ne connaissait pas : l'économie politique britannique, cette discipline neuve qui prétend décrire les lois de la richesse comme la physique décrit celles des corps.
Il s'y plonge en autodidacte. Ses carnets sont d'abord des cahiers de lecture — il recopie des passages entiers de Smith sur la division du travail, de Ricardo sur les salaires, du Suisse Sismondi sur la misère ouvrière. Puis les commentaires débordent les citations. Marx ne conteste pas d'emblée les chiffres ni les mécanismes. Il accepte presque tout ce que disent ces auteurs. Ce qu'il leur reproche, c'est de s'arrêter au seuil de la seule question qui compte.
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02 Chapitre 2 — Quatre manières de se perdre dans son propre travail
Le cœur des manuscrits tient dans une description que Marx découpe en quatre temps. L'aliénation, pour lui, n'est pas un vague malaise ; c'est une séparation précise entre le travailleur et ce qui devrait être à lui. Il la décompose méthodiquement, et chaque strate approfondit la précédente.
D'abord, l'ouvrier est aliéné au produit de son travail. L'objet qu'il fabrique ne lui appartient pas : il part sur le marché, devient marchandise, échappe à son auteur. Pire, cet objet se dresse contre lui comme une puissance étrangère — plus l'ouvrier produit d'objets, plus le monde des choses grossit face à lui, et plus lui-même se fait petit et démuni. Il met sa vie dans l'objet, et cette vie ne lui appartient plus, elle appartient à l'objet.
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03 Chapitre 3 — L'homme devenu moins que l'animal qui le fait homme
Pour mesurer ce que Marx avance, il faut saisir ce qu'il place au départ. Son point de comparaison n'est pas l'ouvrier mieux payé, ni l'artisan d'autrefois. C'est une idée de ce que serait un travail non aliéné. Marx imagine une activité où l'homme se reconnaîtrait dans ce qu'il fait, où l'objet produit serait le miroir de ses forces, où produire pour un autre serait une manière de se relier à lui plutôt que de s'en séparer. Mesurée à cette aune, la condition ouvrière de son temps lui apparaît comme une déchéance.
L'animal, note-t-il, fait un avec son activité vitale ; il ne la distingue pas de lui-même. L'homme, lui, en fait l'objet de sa volonté et de sa conscience — c'est là sa supériorité. Mais le travail aliéné inverse cruellement ce rapport. Il transforme l'activité consciente de l'homme en simple moyen de subsister, exactement comme chez l'animal. L'ouvrier des manufactures que décrivent les économistes travaille non pour s'accomplir mais pour ne pas mourir. Son activité la plus humaine est ravalée au rang de pure fonction de survie. L'homme tombe ainsi au-dessous de la bête pour ce qui faisait justement de lui un homme.
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04 Chapitre 4 — Ce que l'économie décrit sans jamais l'expliquer
Là où les manuscrits prennent toute leur portée, c'est dans le procès qu'ils intentent à l'économie politique elle-même. Marx ne lui reproche pas de mal compter. Il lui reproche de prendre pour des lois naturelles ce qui n'est qu'un arrangement social daté. L'économie, dit-il en substance, part de la propriété privée comme d'un fait acquis, enchaîne ses théorèmes à partir de là, et croit ainsi avoir tout expliqué. Mais elle n'explique rien : elle suppose ce qu'elle devrait démontrer. Elle décrit le mécanisme de l'aliénation avec une précision admirable, sans jamais le reconnaître pour ce qu'il est.
C'est le renversement décisif du jeune Marx. Les économistes font de la propriété privée la cause et du travail aliéné la conséquence. Lui propose l'inverse : la propriété privée n'est pas le point de départ, elle est le produit du travail aliéné, sa conséquence nécessaire, en même temps que le moyen par lequel il se reproduit. L'aliénation n'est donc pas un effet secondaire de l'économie moderne qu'on pourrait corriger en ajustant les salaires. Elle est le cœur du dispositif, et l'économie politique n'est que la théorie qui l'accompagne sans la voir.
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05 Conclusion
Ce que le jeune Marx trouve dans ses carnets parisiens, ce n'est pas encore une théorie achevée, c'est une question qui ne le lâchera plus : pourquoi l'activité par laquelle l'homme devrait se faire homme le défait-elle ? Les quatre aliénations — au produit, à l'acte, à l'espèce, à l'autre — forment moins un système qu'un diagnostic, celui d'un travail retourné contre son auteur. Et l'économie politique, qu'il admire assez pour la lire ligne à ligne, devient l'accusée : non parce qu'elle se trompe dans ses calculs, mais parce qu'elle prend pour un ordre naturel ce qui est un rapport fabriqué.
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