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La "République" de Diogène

La "République" de Diogène

Suzanne Husson

La cité rêvée des cyniques

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Description

Un philosophe de l'Antiquité qui vit dans une jarre, qui mendie, qui provoque Alexandre le Grand en lui demandant de s'ôter de son soleil — voilà l'image qu'on garde de Diogène de Sinope. Ce qu'on sait moins, c'est qu'il aurait écrit un livre. Une République, comme Platon. Sauf que la sienne ne décrivait pas une cité idéale gouvernée par des sages-rois : elle balayait à peu près tout ce qui tient une société debout. Pas d'argent, pas de temples, pas de mariage, pas de tribunaux. Et des choses bien plus dérangeantes encore.

Le problème, c'est que ce livre a disparu. Il ne nous en reste que des bribes, des témoignages indirects, des citations hostiles — et une réputation si sulfureuse que certains Anciens juraient qu'il n'avait jamais existé, trop gênés par son contenu pour l'admettre dans le corpus respectable. Suzanne Husson, spécialiste de la philosophie antique, a entrepris de reconstituer ce texte fantôme : ce qu'il disait vraiment, pourquoi il choquait, et ce qu'il révèle de la pensée politique des cyniques, trop souvent réduits à une poignée de provocations.

Derrière les anecdotes de clochard génial, il y avait donc une doctrine. Une façon radicale de poser la question qui hante toute philosophie politique : qu'est-ce qui, dans nos règles, vient de la nature, et qu'est-ce qui n'est que convention qu'on pourrait défaire ? Diogène répondait à sa manière, qui n'était pas celle d'un doux rêveur.

La question que l’on se pose : Que pouvait bien contenir une « République » assez subversive pour que l'Antiquité préfère la faire disparaître plutôt que de la discuter ?Ce que l’on va voir : Un livre perdu qu'on reconstitue par fragments, une cité débarrassée de ses institutions, et une idée qui traverse tout le cynisme : la nature contre la coutume.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un livre scandaleux dont il ne reste que des cendres

Diogène de Sinope vit au IVe siècle avant notre ère, à peu près au moment où Platon enseigne et où Aristote fonde son école. Il est exilé de sa cité d'origine — une sombre histoire de monnaie falsifiée, qu'il retournera plus tard en slogan philosophique : « falsifier la monnaie », pour lui, deviendra l'image du travail à faire sur les valeurs admises. On lui prête un ou plusieurs ouvrages, dont une République et des tragédies. Rien n'a survécu. Tout ce qu'on en connaît passe par d'autres : doxographes, adversaires, compilateurs tardifs comme Diogène Laërce, qui écrit cinq siècles après.

C'est tout le travail de reconstitution que mène Suzanne Husson. Car la disparition du texte n'est pas qu'un accident de transmission. Plusieurs témoignages antiques laissent entendre que la République de Diogène a été délibérément écartée, jugée trop indécente pour être conservée. Certains stoïciens, embarrassés — car leur école descendait en partie du cynisme —, ont même soutenu que l'ouvrage était un faux, attribué à Diogène pour salir sa mémoire. Nier l'existence du livre était une façon commode de ne pas avoir à répondre de son contenu.

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02

Chapitre 2 — La cité sans murs, sans monnaie, sans lois

La première chose qui tombe, dans la cité de Diogène, c'est l'argent. Non par ascèse morale, mais parce que la monnaie ne sert qu'à mesurer des besoins artificiels. Le cynique réduit ses besoins à presque rien — de quoi manger, de quoi se couvrir, un endroit où dormir —, et dès lors la richesse perd son objet. Quand on voit un enfant boire dans ses mains, Diogène jette son écuelle : même ce bol était un superflu. Une cité d'hommes ainsi disposés n'a plus besoin d'échanges monétaires pour tenir.

Tombent aussi les lois écrites et les tribunaux. L'homme réglé sur la nature n'a pas besoin qu'un code lui dicte sa conduite : sa raison lui suffit. La loi, pour Diogène, n'est pas un progrès de la civilisation, c'est un aveu — l'aveu que les hommes ne savent plus vivre droit par eux-mêmes et qu'il faut les y contraindre de l'extérieur. Supprimer la loi n'est donc pas ouvrir la porte au désordre, c'est parier que le désordre vient précisément de tout ce fatras de règles mal fondées.

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03

Chapitre 3 — Vivre selon la nature plutôt que selon la coutume

Tout, chez Diogène, repose sur une opposition : la nature, physis, contre la convention, nomos. Ce couple n'est pas son invention — les sophistes en avaient fait leur grand thème au siècle précédent. Mais là où beaucoup s'en servaient pour relativiser, pour dire que puisque tout est convention on peut tout négocier, Diogène en tire la conclusion inverse et tranchante : il existe une norme, et c'est la nature. Ce qui s'en écarte est à rejeter, aussi vénérable soit-il.

La méthode cynique consiste alors à tester chaque usage. Pourquoi manger assis et à heures fixes ? Pourquoi ne pas satisfaire ses besoins en public, puisque les animaux le font sans honte ? Diogène accomplit en pleine rue des gestes que la pudeur réprouve, et sa réponse est toujours la même : si une chose est honteuse en public, elle devrait l'être en privé ; si elle ne l'est pas par nature, la honte n'est qu'un dressage social. Husson montre que ces provocations ne sont pas des caprices mais une pédagogie — le cynique se sert de son propre corps comme d'un argument.

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04

Chapitre 4 — Quand la nature devient l'étalon de tout

Le cœur de la République de Diogène, tel que Husson le dégage, tient donc dans un geste unique répété sur chaque institution : prendre la nature comme étalon et mesurer tout le reste à son aune. C'est ce geste, plus que telle ou telle provocation, qui fait des cyniques des penseurs politiques et non de simples excentriques. Ils ne proposent pas de réformer la cité ; ils en contestent le fondement même, en demandant de quel droit elle impose ses règles si celles-ci ne découlent pas de la nature.

Le pari est redoutable, et son point faible saute aux yeux. Car « la nature » n'est jamais un fait qu'on lit directement : c'est une interprétation. Diogène décide que vivre selon la nature, c'est vivre comme les animaux, sans honte et sans superflu. Mais on pourrait aussi bien soutenir que la nature de l'homme est justement de produire des lois, des cités, des rituels — que la convention est son milieu naturel. Les stoïciens, héritiers du cynisme, feront précisément ce pas : ils garderont la nature comme norme, mais une nature rationnelle qui réconcilie le sage avec la vie en société. Le cynisme est en quelque sorte le moment brut, non apprivoisé, de cette idée.

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05

Conclusion

De la République de Diogène, il ne nous reste donc que des éclats, rassemblés par des mains souvent hostiles et longtemps soupçonnés d'être apocryphes. Le travail de Suzanne Husson consiste à montrer que ces débris forment un tout cohérent : non le délire d'un provocateur, mais une doctrine politique poussée à son terme, qui démonte la cité institution par institution au nom d'une seule exigence, vivre selon la nature. Que ce livre ait disparu plutôt que d'être réfuté en dit long sur la gêne qu'il provoquait.

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