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Notre histoire intellectuelle et politique 1968-2018

Notre histoire in­tel­lec­tuelle et politique 1968-2018

Pierre Rosanvallon

De Mai 68 au fatalisme politique

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Description

En mai 1968, un jeune économiste formé à HEC traîne dans les assemblées générales, participe aux grèves, croit dur comme fer qu'on est à la veille d'un renversement. Cinquante ans plus tard, devenu l'un des historiens les plus écoutés de la démocratie française, professeur au Collège de France, il publie une sorte de bilan — pas de la France, mais de lui-même et de sa génération. Le livre s'appelle Notre histoire intellectuelle et politique, 1968-2018. L'auteur, c'est Pierre Rosanvallon.

Ce n'est pas un mémoire nostalgique. C'est plutôt une enquête sur une trajectoire collective : comment une gauche pleine d'espérance en 1968 s'est retrouvée, un demi-siècle après, intellectuellement brillante et politiquement désarmée. Entre les deux, il y a eu la deuxième gauche autogestionnaire, l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, le tournant de la rigueur, la montée du libéralisme, et l'affaissement progressif de toute idée claire sur ce qu'on voulait construire. Rosanvallon a vécu tout ça de l'intérieur, syndicaliste à la CFDT avant d'être chercheur.

L'intérêt du livre, c'est qu'il refuse la ligne droite. Pas de grand récit où une génération se trahit ou se rachète. Plutôt une suite de bascules, d'idées qui montent et redescendent, de convictions qui s'effritent sans qu'on s'en rende compte sur le moment. Et au bout du chemin, une question qui n'était pas prévue au départ.

La question que l’on se pose : Comment une génération partie en 1968 avec la certitude de changer le monde a-t-elle fini par savoir le décrire sans plus savoir agir dessus ?Ce que l’on va voir : Le fil d'une pensée de gauche qui se transforme, se raffine, et se cogne peu à peu à sa propre impuissance.

Sommaire

01

Chapitre 1 — 1968 et la double promesse qu'on a oubliée

Rosanvallon insiste sur un point qu'on oublie souvent quand on raconte Mai 68 : l'événement portait deux promesses distinctes, et elles ne pointaient pas dans la même direction. La première était une révolte contre l'autorité, les hiérarchies, le vieux monde — un mouvement de libération individuelle. La seconde était une exigence de réappropriation collective du travail et de la vie sociale, l'idée que les gens devaient reprendre la main sur ce qui les concernait. Autogestion, démocratie directe, pouvoir aux travailleurs sur leur propre activité.

Pour le jeune Rosanvallon, c'est la seconde promesse qui compte. Il entre à la CFDT en 1969, devient un des animateurs intellectuels de ce syndicat qui, à l'époque, porte l'idée autogestionnaire plus loin que les autres. On est dans une gauche qui ne rêve pas d'État tout-puissant mais de société qui s'organise elle-même, de pouvoirs distribués, de contrôle ouvrier. C'est ce qu'on appellera bientôt la deuxième gauche, par opposition à la gauche étatiste et jacobine du Parti communiste et d'une partie du Parti socialiste.

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02

Chapitre 2 — Le tournant des années 1980, quand la gauche change de logiciel

L'arrivée de la gauche au pouvoir en mai 1981 aurait dû être le moment de vérité de cette génération. Pour Rosanvallon, c'est plutôt le moment où les repères commencent à se brouiller. Mitterrand gouverne avec le programme commun, les nationalisations, une relance keynésienne classique — exactement le modèle étatiste que la deuxième gauche critiquait. Et ce modèle se heurte très vite à la réalité économique : inflation, déficit, pression sur le franc.

En 1983 vient le tournant de la rigueur. La gauche au pouvoir choisit de rester dans le système monétaire européen et d'abandonner la relance. C'est un basculement considérable, souvent raconté comme une simple conversion à l'austérité. Rosanvallon le lit autrement : c'est le moment où la gauche découvre qu'elle n'a plus de modèle alternatif clair de ce qu'est une bonne économie. Elle sait ce qu'elle ne veut plus — l'étatisme soviétique — mais elle ne sait plus vraiment ce qu'elle veut.

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03

Chapitre 3 — La démocratie providence et son effacement

À partir des années 1980 et 1990, Rosanvallon déplace son regard. Puisque la question de l'économie ne livre plus de boussole, il va creuser la démocratie elle-même : comment elle fonctionne, comment elle se transforme, pourquoi elle déçoit. C'est le grand chantier de sa vie de chercheur, mené au CEVIPOF puis au Collège de France, et le livre le relit comme une tentative de retrouver prise là où l'économie avait échoué.

Son diagnostic est précis. La démocratie représentative classique — on vote, des élus décident — s'est érodée. Les citoyens ne se reconnaissent plus dans leurs représentants, l'abstention monte, la défiance s'installe. Mais la démocratie ne disparaît pas pour autant : elle se déplace vers d'autres formes que Rosanvallon nomme et décrit. La surveillance, le contre-pouvoir, le jugement permanent des gouvernants. Il forge le terme de contre-démocratie pour désigner cette démocratie de la méfiance, parallèle à la démocratie du vote.

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04

Chapitre 4 — Quand expliquer le monde ne suffit plus à le changer

Le livre de Rosanvallon pose, sans toujours le formuler frontalement, une question qui dépasse la gauche française : que vaut une pensée qui comprend parfaitement une situation mais n'a plus de prise sur elle ? Sa génération est peut-être la plus intelligente politiquement du dernier demi-siècle. Elle a produit des concepts, des enquêtes, des diagnostics d'une finesse rare sur la démocratie, l'injustice, la représentation. Et pourtant, jamais la gauche n'a semblé aussi démunie face au réel.

Cette dissociation entre la lucidité et la puissance, Rosanvallon la vit comme une épreuve personnelle autant que collective. Il y a chez lui une pointe d'autocritique : à force de vouloir penser juste, de refuser les simplifications, de nuancer, on finit peut-être par désarmer l'action. Le grand récit révolutionnaire de 1968 était faux sur beaucoup de points, mais il donnait de la force. Le savoir subtil qui l'a remplacé est plus vrai et moins mobilisateur. Comprendre la complexité, c'est aussi, souvent, comprendre pourquoi on ne peut rien faire tout de suite.

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05

Conclusion

Le livre referme ainsi une boucle de cinquante ans. Il part d'un jeune syndicaliste persuadé qu'on allait réinventer la société par en bas, et arrive à un chercheur de renommée mondiale qui a donné les mots les plus précis à la crise démocratique sans pour autant savoir en sortir. Entre les deux, la deuxième gauche a abandonné son modèle économique, affiné sa pensée de la démocratie, et découvert que sa plus belle promesse — la réappropriation collective — s'était réalisée à l'envers, en capacité de refus plutôt qu'en pouvoir de construire.

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