La politique et la langue
Quand la langue se dégrade
Description
En 1946, dans une Angleterre encore rationnée qui sort à peine de la guerre, un écrivain fatigué par la tuberculose publie un essai d'une quinzaine de pages dans la revue Horizon. Le texte s'appelle « Politics and the English Language ». Son auteur, Eric Blair, signe sous le nom de George Orwell, et il vient de passer des années à écouter la propagande des régimes totalitaires, mais aussi la prose grise des ministères, des journaux et des professeurs de son propre camp. Son constat tient en une phrase : l'anglais va mal, et ce n'est pas qu'une affaire de style.
Orwell refuse l'idée que cette décadence soit naturelle, comme un rhume qu'on attrape sans y pouvoir rien. Pour lui, une langue devient laide et imprécise parce que nos pensées sont sottes — mais le relâchement de la langue nous rend ensuite plus faciles à avoir des pensées sottes. Le mouvement tourne en rond, et il s'aggrave. Sauf qu'il n'est pas irréversible : on peut briser le cercle, à condition de prendre la peine de regarder comment les mots travaillent, et parfois contre nous.
Ce qui frappe, quand on relit ce petit texte, c'est qu'il ne parle pas d'une époque révolue. La prose creuse qu'Orwell dissèque — celle qui enfle, qui noie, qui semble profonde parce qu'elle est vague — n'a pas disparu. Elle a changé de costume. On la croise dans les communiqués, les rapports, les discours qui promettent sans rien dire. Orwell en fait presque une enquête policière.
La question que l’on se pose : Comment une langue qui se dégrade finit-elle par abîmer non seulement notre style, mais notre capacité même à penser clairement et librement ?Ce que l’on va voir : On suit Orwell dans son autopsie de la prose creuse, de ses mécanismes jusqu'à ce qu'elle protège sans le dire.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Une langue malade qu'on croit incurable
Le point de départ d'Orwell est un refus. Tout le monde, autour de lui, admet que l'anglais est en mauvais état, mais presque personne ne croit qu'on puisse y faire quoi que ce soit. L'idée commune veut qu'une langue évolue comme un organisme : elle grandit, vieillit, se corrompt, et nos efforts individuels n'y changent rien. Orwell appelle ça une croyance paresseuse. Une langue est un instrument que nous façonnons pour nos propres fins, pas une plante sauvage qu'on regarde pousser.
Sa thèse — même s'il la pose comme une évidence plus que comme une démonstration — tient dans une boucle. Nos pensées confuses rendent notre langue imprécise ; notre langue imprécise facilite ensuite les pensées confuses. L'effet devient cause, la cause renforce l'effet. Celui qui écrit mal parce qu'il pense mal finit par penser encore plus mal parce qu'il a pris l'habitude d'écrire mal. On boit parce qu'on se sent raté, dit-il en substance, et on devient plus raté parce qu'on boit.
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02 Chapitre 2 — Cinq passages pour démonter un style
Orwell ouvre son essai avec cinq extraits qu'il dit avoir choisis non parce qu'ils sont particulièrement mauvais, mais parce qu'ils représentent fidèlement la prose ordinaire de son temps. On y trouve un professeur de Cambridge, un essai sur la psychologie, un pamphlet communiste, une brochure, une lettre à un journal. Des gens instruits, de bords politiques opposés, qui partagent pourtant le même vice d'écriture. C'est ça qui le frappe : le mal est transversal.
De ces exemples, il extrait deux grands défauts qui reviennent partout. Le premier, c'est l'image usée. Au lieu de choisir des mots pour leur sens, l'auteur colle ensemble des métaphores mortes qu'il n'imagine même plus. On écrit « sonner le glas », « faire voler en éclats », « le talon d'Achille » sans voir aucun glas, aucun éclat, aucun talon. Ces images ont perdu tout pouvoir d'évocation ; elles ne sont plus que des blocs qu'on empile parce qu'ils épargnent l'effort d'inventer.
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03 Chapitre 3 — Quand le vague remplace la pensée
Pourquoi écrit-on ainsi ? Orwell avance une réponse qui le dérange autant qu'elle l'éclaire : parce que c'est plus facile. Les expressions toutes faites se présentent d'elles-mêmes à l'esprit. Elles ont l'avantage d'être toujours disponibles, de construire les phrases à votre place, et même de cacher à vos propres yeux ce que vous voulez dire. On s'économise le travail de penser, puisque les mots pensent — ou plutôt ne pensent pas — à notre place.
Il décrit ce moment précis où l'écrivain ne cherche plus ses mots mais les laisse venir en paquets. Ce n'est plus lui qui parle, c'est la langue qui se parle à travers lui. Les phrases deviennent, dit-il, comme des sections de poulailler préfabriquées qu'on boulonne ensemble. L'esprit est anesthésié, et cet engourdissement est exactement ce qui convient quand on cherche à produire un effet sans produire de sens. On fait du bruit organisé plutôt que du discours.
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04 Chapitre 4 — Des mots-écrans pour l'indéfendable
La partie la plus connue de l'essai arrive quand Orwell cesse de parler style pour parler pouvoir. Le langage politique de son temps, écrit-il, est largement destiné à rendre le mensonge respectable et le meurtre présentable, à donner une apparence de solidité au vent. Les discours des partis, les tracts, les éditoriaux, tout cela baigne dans une euphémisation permanente qui n'est pas neutre.
Il donne des exemples qui glacent. On bombarde des villages sans défense, on chasse les paysans de leurs terres, on envoie des prisonniers mourir dans des camps : il faut bien nommer ces choses, mais pas trop clairement, sinon elles deviennent insoutenables. Alors on parle de « pacification », de « transfert de population », d'« éléments peu fiables neutralisés ». Le mot abstrait fait écran. Il permet à celui qui le prononce d'approuver une atrocité sans se la représenter, et à celui qui l'écoute de l'accepter sans la voir.
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05 Conclusion
Pour aider ceux qui voudraient résister à la pente, Orwell finit par poser quelques règles simples et presque brutales : ne jamais employer une image qu'on a l'habitude de lire, préférer le mot court, couper tout mot qu'on peut couper, bannir la tournure passive quand l'active suffit, éviter le jargon quand un mot courant existe. Et, par-dessus tout, enfreindre n'importe laquelle de ces règles plutôt que d'écrire quelque chose de franchement barbare. Ce ne sont pas des recettes de bon goût ; ce sont des garde-fous contre l'automatisme qui pense à notre place.
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