Five Days at Memorial
Cinq jours dans un hôpital sinistré
Description
Fin août 2005, l'ouragan Katrina frappe La Nouvelle-Orléans. Au Memorial Medical Center, un grand hôpital du centre-ville, la tempête passe presque sans dégât majeur. Ce qui suit est pire. Les digues cèdent, la ville se remplit d'eau, et l'hôpital se retrouve entouré d'un lac saumâtre qui monte jusqu'au rez-de-chaussée. Le courant municipal est coupé, puis les générateurs de secours, noyés au sous-sol, s'éteignent à leur tour. Plus de climatisation dans une chaleur qui dépasse quarante degrés, plus de pompes, plus de moniteurs, plus d'ascenseurs. À l'intérieur, près de deux mille personnes — patients, soignants, familles réfugiées, animaux domestiques.
Pendant cinq jours, cet hôpital fonctionne comme une île. Les secours promis n'arrivent pas, ou par bribes. Les hélicoptères se font attendre, les barques manquent, l'information circule mal. Les médecins et les infirmières, épuisés, à bout, doivent choisir dans quel ordre évacuer des centaines de malades le long d'escaliers plongés dans le noir. Quand l'eau se retire et qu'on rouvre l'établissement, on découvre quarante-cinq corps. Certains n'auraient pas dû mourir ainsi. Une enquête judiciaire s'ouvre. Une médecin et deux infirmières seront arrêtées, accusées d'avoir précipité la mort de plusieurs patients.
La journaliste et médecin Sheri Fink a passé six ans à reconstituer ces cinq jours, heure par heure, en croisant des centaines de témoignages. Son livre, paru en 2013, ne cherche pas un coupable simple. Il décrit une machine qui se dérègle, des gens ordinaires poussés dans un coin, et une question que personne n'avait préparée : qui sauve-t-on en premier quand on ne peut pas sauver tout le monde ?
La question que l’on se pose : Comment des soignants ordinaires en viennent-ils, coupés du monde et à bout de forces, à des décisions qu'une société entière jugera ensuite indéfendables ?Ce que l’on va voir : Un hôpital transformé en piège, un ordre d'évacuation qui inverse les règles connues, une enquête qui divise, et la manière dont la catastrophe fait vaciller la frontière entre soigner et abréger.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Quand l'eau monte et que les générateurs lâchent
Le Memorial n'est pas un petit dispensaire. C'est un hôpital de plus de trois cents lits, avec un service de soins intensifs, une maternité, et un établissement de long séjour installé au septième étage, LifeCare, géré par une société distincte. Quand Katrina arrive le 29 août, le personnel a suivi le protocole cyclone : réserves d'eau, de nourriture, patients regroupés loin des fenêtres. Le vent casse quelques vitres, la pluie s'infiltre, mais l'hôpital tient. Beaucoup se disent, ce lundi soir, que le plus dur est passé.
Le plus dur commence le lendemain. Les digues du canal voisin ont rompu, et l'eau de la ville s'engouffre vers le centre. Elle atteint l'hôpital dans la journée du mardi, monte à hauteur de taille dans les rues, puis dépasse le premier étage. Le générateur de secours, dont les tableaux électriques sont placés en zone basse, finit par s'arrêter dans la nuit de mercredi. Avec lui disparaît tout ce qui faisait tenir un hôpital moderne : ventilateurs, aspirations, pompes à perfusion, éclairage, réfrigération des médicaments.
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02 Chapitre 2 — Le tri à l'envers : les plus fragiles en dernier
Au deuxième jour de crise, il devient clair qu'on ne pourra pas tout le monde évacuer en même temps. Il faut un ordre. C'est là qu'intervient une décision qui hantera toute l'enquête. Le médecin qui coordonne le tri met en place un système à trois niveaux. Les patients capables de tenir assis et de marcher, ou presque, partent en premier. Ceux qui sont plus atteints suivent. Et une troisième catégorie — les plus graves, ceux munis d'un ordre de non-réanimation, les plus lourds à porter — passe en dernier.
La logique semble tenir : sauver d'abord ceux qui ont le plus de chances, garder pour la fin ceux qu'on pense les plus proches de la mort. Sauf que ce raisonnement inverse le réflexe hospitalier ordinaire, celui qui veut qu'on s'occupe en priorité du plus mal en point. En médecine de tous les jours, on court vers le patient qui va mal. Ici, on l'a écarté du premier tour. Fink montre que cette inversion, présentée comme rationnelle, reposait sur des hypothèses fragiles — notamment l'idée qu'un ordre de non-réanimation signifiait que le patient était condamné, ce qui est faux : il refuse une réanimation en cas d'arrêt, pas les soins.
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03 Chapitre 3 — Les injections du dernier étage
Le jeudi, une rumeur circule dans l'hôpital : tout le monde doit être sorti avant la nuit, l'établissement sera bientôt totalement abandonné, et l'insécurité gagne les rues alentour. Reste, à LifeCare, une poignée de patients que le personnel considère comme les plus difficiles à évacuer. Certains sont dans le coma, d'autres conscients, quelques-uns simplement très malades. Selon les témoignages recueillis par Fink, l'idée s'impose chez plusieurs soignants que ces patients ne survivront pas au transport, et qu'il faut au moins leur épargner l'agonie de rester seuls dans un bâtiment qui se vide.
Anna Pou, une chirurgienne ORL réputée, se retrouve au cœur de ce moment. Avec deux infirmières, elle administre à plusieurs patients des doses de morphine et de midazolam, un sédatif puissant. La combinaison, à forte dose, peut arrêter la respiration. Fink reconstitue les échanges, les hésitations, les gestes, sans jamais prétendre lire dans les têtes. Ce qu'elle établit, c'est que plusieurs patients sont morts dans les heures qui ont suivi ces injections, et que rien dans leur état, avant, ne rendait cette mort inévitable ce jour-là.
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04 Chapitre 4 — Ce que décider dans le noir dit du tri
Ce que Sheri Fink met en lumière, au fond, dépasse le sort de quelques patients d'un étage. C'est l'absence quasi totale de règles claires sur le tri médical en catastrophe, avant que la catastrophe n'arrive. Le mot « triage » vient des tris de blessés sur les champs de bataille : on classe pour utiliser au mieux des moyens insuffisants. Mais qui décide des critères ? Sur quelle base ? En temps normal, un hôpital dispose de comités d'éthique, de protocoles écrits, de hiérarchies qui répondent. Au Memorial, tout cela s'est éteint avec les générateurs. Restait l'improvisation de soignants épuisés.
Fink montre que le tri n'est jamais un simple calcul technique. Choisir de faire passer d'abord ceux qui marchent, c'est déjà porter un jugement sur la valeur des vies : implicitement, on décide que le patient le plus lourd, le plus âgé, le plus dépendant, attendra. Personne au Memorial n'a formulé cela ainsi ; personne n'a voulu hiérarchiser des existences. Mais le classement l'a fait à leur place. Et une fois posé, il oriente tout le reste, jusqu'à cette idée qu'on rendrait service à un mourant en abrégeant ce qui lui reste. La pente, dans le récit, n'est jamais franche — elle est faite de petits pas raisonnables.
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05 Conclusion
Quarante-cinq morts au Memorial, dont plusieurs entourés de questions qui n'ont jamais trouvé de réponse judiciaire. Sheri Fink ne referme pas l'affaire ; elle la rend intelligible. Un hôpital solide sur le papier s'est effondré non pas sous le vent, mais sous l'enchaînement des pannes, des secours en retard et des choix qu'il a fallu faire sans plan. Les soignants qu'elle décrit ne sont ni des héros purs ni des criminels froids : des professionnels compétents que la catastrophe a placés devant des décisions pour lesquelles rien ne les avait préparés, et qui ont tranché avec les moyens du bord — leur fatigue, leur compassion, leurs préjugés inclus.
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