Strangers Drowning
Ceux qui donnent tout aux autres
Description
Imaginez un lac. Votre enfant est en train de se noyer d'un côté. De l'autre, deux inconnus se noient aussi. Vous ne pouvez en sauver qu'un seul côté. La plupart d'entre nous n'hésitent pas une seconde : on nage vers son enfant. Mais une poignée de gens, eux, hésitent — parce que deux vies pèsent plus que une, et qu'un inconnu compte autant qu'un proche. Larissa Macfarquhar ouvre son livre, paru en 2015, sur cette expérience de pensée. Elle a passé des années à rencontrer ces personnes qui vivent réellement selon cette logique.
Journaliste au New Yorker, Macfarquhar ne les appelle pas des saints — le mot est trop lisse. Elle parle de « do-gooders », ceux qui font le bien, et le terme, dans son livre, garde toute son ambivalence anglaise, un peu agaçante. Ce sont des gens qui donnent un rein à un inconnu, qui adoptent vingt enfants handicapés, qui reversent presque tout leur salaire, qui fondent une léproserie et y consacrent leur existence. Des vies entièrement orientées vers la souffrance des autres, y compris celle de parfaits étrangers.
Le livre n'est ni une hagiographie ni un réquisitoire. Macfarquhar fait quelque chose de plus dérangeant : elle observe notre réaction devant ces gens. Car ce qui frappe, c'est qu'on les admire rarement sans réserve. On les trouve un peu froids, un peu excessifs, un peu fous. Et cette gêne en dit long — sur eux, mais surtout sur nous, et sur ce qu'on croit devoir aux inconnus.
La question que l’on se pose : Pourquoi ceux qui poussent le devoir moral à son extrême nous fascinent autant qu'ils nous mettent mal à l'aise ?Ce que l’on va voir : Des portraits d'altruistes qui donnent tout, et la question qu'ils posent sans la formuler : jusqu'où va vraiment ce qu'on doit aux autres.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un lac, deux noyés, un choix impossible
L'expérience du lac n'est pas de Macfarquhar. Elle circule depuis longtemps chez les philosophes moraux, notamment dans le sillage de Peter Singer, l'utilitariste australien qui a passé sa carrière à défendre une idée simple et vertigineuse : la distance ne change rien à nos obligations. Un enfant qui se noie sous nos yeux, un enfant qui meurt de faim à l'autre bout du monde — si on peut sauver l'un, on peut sauver l'autre, et le fait qu'on ne le voie pas ne nous dédouane de rien. Poussée jusqu'au bout, cette logique dissout la frontière entre les proches et les étrangers.
Or c'est précisément cette frontière qui organise nos vies. On aime ses enfants plus que ceux du voisin, ses amis plus que les passants, ses compatriotes plus qu'un inconnu à Djakarta. On appelle ça la loyauté, l'amour, la décence — et on trouve normal, même vertueux, de privilégier les siens. Les altruistes extrêmes que suit Macfarquhar refusent ce privilège. Pour eux, une vie sauvée est une vie sauvée, peu importe à qui elle appartient. Le sang, l'affection, la proximité ne créent aucune dette supérieure.
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02 Chapitre 2 — Portraits de vies données aux autres
Macfarquhar procède par portraits, et c'est la force du livre. Il y a Baba Amte, cet avocat indien qui abandonne une carrière florissante pour fonder une communauté dédiée aux lépreux, à une époque où les toucher relevait du tabou absolu. Il y a Sue et Hector, un couple américain qui adopte enfant après enfant — des enfants gravement handicapés, dont personne d'autre ne veut — jusqu'à en compter une vingtaine, transformant leur maison en une institution permanente où l'épuisement est la norme.
Il y a aussi ceux qui donnent leur corps par morceaux. Un homme décide de faire don d'un rein à un inconnu, non par lien affectif, mais par calcul moral : il a deux reins, quelqu'un n'en a aucun qui fonctionne, l'arithmétique est simple. Sa famille ne comprend pas. Les médecins eux-mêmes se méfient — pendant longtemps, vouloir donner un organe à un parfait étranger a été considéré comme un signe de trouble psychologique, tant le geste paraissait aberrant.
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03 Chapitre 3 — Pourquoi les héros du don nous mettent mal à l'aise
Le vrai sujet du livre finit par se déplacer. Macfarquhar s'intéresse moins aux do-gooders qu'à ce qu'ils déclenchent chez les autres. Car la réaction dominante face à l'altruiste extrême n'est pas l'admiration pure : c'est un mélange de respect, de suspicion et de léger malaise. On soupçonne l'orgueil derrière le sacrifice, la froideur derrière la générosité, la névrose derrière la vertu. On cherche la faille, presque avec soulagement.
Cette méfiance a une longue histoire. La littérature occidentale regorge de personnages trop bons qui tournent au ridicule ou au sinistre — le prince Mychkine de Dostoïevski, dont la bonté absolue sème le chaos, ou les réformateurs de George Eliot dont la vertu écrase leurs proches. Macfarquhar montre que la culture nous a appris à nous méfier de l'excès de bien autant que de l'excès de mal. L'idée que la bonté sans limite serait suspecte, voire dangereuse, est profondément installée en nous.
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04 Chapitre 4 — Jusqu'où va un devoir qui n'a pas de fond
Ce que ces vies mettent à nu, c'est un trou dans notre pensée morale ordinaire : nous n'avons aucune idée claire de là où s'arrête notre devoir. On sait qu'il faut aider — mais combien ? Donner un peu à une association, c'est bien. Donner la moitié de son revenu, c'est héroïque. Tout donner jusqu'à se ruiner, c'est fou. Or ces trois positions reposent sur la même logique de départ. La seule chose qui les sépare, c'est un curseur qu'on place, chacun, sans jamais pouvoir justifier vraiment son emplacement.
C'est là que réside le vertige du livre. Si toutes les vies comptent également, aucune raison de principe ne nous autorise à nous arrêter tant qu'il reste quelqu'un à sauver. La morale exigeante, poussée à sa cohérence, ne connaît pas de plafond. Elle réclame toujours plus, jusqu'à l'effacement de soi. Les do-gooders sont ceux qui ont refusé de mettre un frein arbitraire à cette exigence — et le résultat est une vie que la plupart d'entre nous jugent invivable, tout en étant incapables de dire pourquoi elle aurait tort.
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05 Conclusion
On revient au lac. L'immense majorité d'entre nous nagera vers son enfant, et personne ne nous le reprochera — pas même Macfarquhar. Mais après avoir lu ses portraits, on ne fait plus ce choix tout à fait de la même manière. On sait désormais qu'il existe des gens qui hésiteraient, non par manque de cœur, mais par excès de cohérence. Et on ne peut plus totalement les congédier comme des illuminés.
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