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Le Couloir étroit

Le Couloir étroit

Daron Acemoglu

Le couloir étroit de la liberté

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Description

Il y a une image qui traîne dans nos têtes quand on pense à la liberté : une ligne d'arrivée. On l'atteint, on plante un drapeau, et c'est réglé. Les institutions sont là, la constitution tient, on passe à autre chose. Daron Acemoğlu, économiste au MIT, et son complice de longue date James Robinson racontent une tout autre histoire dans un gros bouquin paru en 2019. Pour eux, la liberté n'est pas une destination. C'est un couloir. Un passage étroit dans lequel une société avance en équilibre — et dont elle peut sortir à tout moment, d'un côté comme de l'autre.

Leur point de départ est presque contre-intuitif. Une société libre n'a besoin ni d'un État faible qu'on tiendrait en laisse, ni d'un État tout-puissant qui garantirait l'ordre. Elle a besoin des deux forces en même temps : un État capable de faire respecter des règles, et une société assez organisée pour lui tenir tête. La liberté naît de cette tension, pas de la victoire de l'un sur l'autre. Retire un côté, et le tout bascule — vers le chaos ou vers le despotisme.

Acemoğlu écrit à un moment où beaucoup de démocraties donnent des signes de fatigue, et où des régimes autoritaires affichent une efficacité qui séduit. Son modèle du couloir sert justement à comprendre pourquoi certains pays y restent des siècles, pourquoi d'autres n'y entrent jamais, et pourquoi on peut en sortir sans même s'en rendre compte.

La question que l’on se pose : Pourquoi la liberté n'est-elle jamais un acquis, mais un équilibre qu'il faut entretenir sans arrêt ?Ce que l’on va voir : Comment deux forces adverses — l'État et la société — s'affrontent dans un couloir étroit, et ce qui se passe quand l'une prend le dessus.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Le monstre de Hobbes et son problème

En 1651, Thomas Hobbes publie le Léviathan et pose une question qui n'a pas pris une ride. Sans autorité au-dessus des hommes, la vie est « solitaire, pauvre, désagréable, brutale et courte » — la guerre de tous contre tous. Sa solution est radicale : que chacun cède son pouvoir à un souverain absolu, un monstre biblique, le Léviathan, qui impose l'ordre. En échange de la sécurité, on renonce à se gouverner soi-même. Acemoğlu prend Hobbes au sérieux, et c'est là que son livre commence vraiment.

Car Hobbes a raison sur le diagnostic et faux sur le remède. Oui, sans État, la violence règne. Acemoğlu appelle ça l'absence de Léviathan, et il en donne des exemples concrets : des sociétés où, faute d'autorité centrale, on vit sous la coupe de normes coutumières écrasantes, de vendettas et de codes d'honneur qui enferment autant qu'un tyran. La liberté n'y existe pas davantage. On n'est pas libre quand n'importe quel voisin peut vous tuer sans qu'aucune règle ne s'applique.

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02

Chapitre 2 — La Reine Rouge, ou pourquoi il faut courir

Pour décrire ce qui se passe dans le couloir, Acemoğlu emprunte une scène à Lewis Carroll. Dans De l'autre côté du miroir, la Reine Rouge entraîne Alice dans une course effrénée où, malgré tous leurs efforts, elles restent au même endroit. « Ici, il faut courir tout ce qu'on peut pour rester à la même place. » L'image est parfaite pour ce qu'il veut dire : dans le couloir, l'État et la société se poursuivent sans cesse, et c'est cette course qui maintient l'équilibre.

Le mécanisme est le suivant. Quand l'État se renforce — nouvelles administrations, nouveaux pouvoirs, plus de moyens de contrôle — la société doit se renforcer à son tour pour ne pas se laisser dominer. Elle s'organise, réclame des droits, crée des contre-pouvoirs. Et inversement : quand la société gagne en capacité, l'État doit se développer pour répondre à ses attentes, gérer des demandes plus complexes, arbitrer davantage de conflits. Les deux grandissent ensemble, en se surveillant l'un l'autre. Personne ne prend une avance décisive.

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03

Chapitre 3 — Trois manières de rater le couloir

Si le couloir est étroit, c'est qu'il est facile d'en sortir, et Acemoğlu passe une bonne partie du livre à explorer les façons de le manquer. La première, c'est le Léviathan despotique. L'État l'emporte sur la société : il devient tout-puissant, écrase les contre-pouvoirs, gouverne sans avoir à répondre. La Chine impériale en est son cas emblématique, avec un appareil d'État raffiné et centralisé face à une société durablement désorganisée. L'ordre y règne, la stabilité aussi, mais la liberté n'y a jamais eu de place.

La deuxième, c'est l'absence de Léviathan. La société l'emporte, ou plutôt aucune autorité ne parvient à s'imposer. Acemoğlu s'appuie beaucoup sur des travaux d'anthropologie, notamment sur les sociétés sans État où la coutume et la peur de la vengeance tiennent lieu de gouvernement. On imagine ces mondes comme des espaces de liberté ; ils sont souvent des prisons de normes, où l'innovation est suspecte et la déviance punie collectivement. Faute d'État, on est libre du tyran mais captif de sa communauté.

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04

Chapitre 4 — Ce qu'un couloir dit d'une liberté qui ne se possède pas

L'idée la plus dérangeante du livre est peut-être celle-ci : la liberté n'est pas un bien qu'on acquiert et qu'on range en sécurité. On ne la possède pas, on l'entretient. Une constitution parfaite, des institutions solides, une longue tradition démocratique ne mettent aucune société à l'abri. Ce qui compte, ce n'est pas ce qui a été gravé une fois, c'est la course qui continue — la capacité d'une société à rester mobilisée face à un État qui, lui, ne se démobilise jamais.

Cette manière de voir déplace le regard qu'on porte sur nos propres démocraties. On a tendance à mesurer leur santé à leurs textes et à leurs procédures. Acemoğlu invite à regarder ailleurs : l'énergie de la société civile, la vitalité des contre-pouvoirs, la capacité des gens ordinaires à contester, à s'organiser, à peser. Quand cette énergie retombe, l'État n'a même pas besoin de coup de force pour prendre le dessus. Il avance dans le vide laissé. La liberté ne se perd pas toujours dans un fracas ; elle s'atrophie parfois par simple désertion de l'un des deux coureurs.

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05

Conclusion

Au fond, Acemoğlu prend une évidence — la liberté, on l'a ou on ne l'a pas — et la transforme en processus. Le couloir n'est pas un lieu où l'on s'installe, c'est un équilibre qu'on tient en marchant. D'un côté la muraille du despotisme, de l'autre le précipice du désordre, et entre les deux un passage étroit où l'État et la société avancent en se tenant mutuellement en respect. Ni le monstre de Hobbes lâché sans laisse, ni le vide qui le précède : un Léviathan enchaîné, obligé de courir.

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