Un nouveau modèle économique
Le développement comme liberté
Description
Deux personnes touchent le même revenu. L'une est en bonne santé, sait lire, vit dans un quartier où elle peut sortir le soir. L'autre est malade, analphabète, enfermée par des règles qui lui interdisent de travailler. Sur la feuille de calcul, elles sont identiques. Dans la vie réelle, elles n'ont rien à voir. C'est de ce décalage, banal et pourtant ignoré par la plupart des indicateurs économiques, qu'Amartya Sen a fait l'affaire de toute une œuvre — et la matière d'un livre où il propose de changer l'instrument de mesure lui-même.
Sen est économiste, prix Nobel 1998, né au Bengale en 1933. Enfant, il a vu de près la grande famine de 1943, qui a tué des millions de gens dans une région qui, cette année-là, ne manquait pourtant pas vraiment de riz. Ce souvenir le hantera. Il en tirera une conviction qui irrigue tout son travail : juger une société à sa richesse produite, c'est regarder le mauvais bout de la lorgnette. Ce qui compte, ce n'est pas ce qu'on possède, c'est ce qu'on peut concrètement faire et devenir avec.
Derrière le vocabulaire technique — produit intérieur brut, revenu par habitant, utilité — se cache une question qui n'a rien d'aride : qu'est-ce qu'une vie qui va bien, et comment une économie peut-elle prétendre la mesurer sans jamais la regarder en face ? Sen propose de remplacer la question « combien ont-ils ? » par une autre, plus dérangeante et plus juste.
La question que l’on se pose : Pourquoi une économie qui mesure tout en revenus passe-t-elle à côté de ce qui fait vraiment qu'une vie va bien ou mal ?Ce que l’on va voir : Comment Sen démonte le revenu comme boussole et propose, à la place, de juger une société aux libertés réelles qu'elle rend possibles.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Quand le revenu ment sur la vie qu'on mène
L'économie moderne a une obsession tranquille : le revenu. On classe les pays par PIB par habitant, on mesure la pauvreté par un seuil en dollars, on célèbre la croissance comme si elle était la chose elle-même. Sen ne nie pas que l'argent compte — il en manque cruellement là où il manque. Son objection est plus fine : le revenu n'est qu'un moyen. Ce qu'on en fait dépend de mille conditions que le chiffre n'enregistre jamais.
Il prend un exemple qui désarme. Un même montant ne produit pas la même vie selon qui le reçoit. Une personne handicapée dépense plus pour se déplacer, se soigner, atteindre un résultat qu'une autre obtient sans effort. Une femme enceinte a des besoins nutritionnels que le même panier ne couvre pas. Vivre dans un climat rude, dans une région sans école, dans une société qui vous assigne une place : chaque situation change radicalement ce que le même euro permet d'accomplir. Le revenu identique masque des vies incomparables.
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02 Chapitre 2 — Les capabilités, ou la liberté de faire ce qu'on a raison de vouloir
Le mot que Sen place au centre, c'est capabilité. Terme un peu rêche, idée limpide. Une capabilité, c'est l'ensemble des choses qu'une personne est réellement capable de faire et d'être : se nourrir correctement, être en bonne santé, savoir lire, participer à la vie de sa communauté, se déplacer, prendre la parole. Pas les biens qu'elle possède — les états et les activités que ces biens, combinés à tout le reste, lui rendent accessibles.
Il distingue deux niveaux. Il y a les fonctionnements : ce qu'une personne réalise effectivement, manger à sa faim, travailler, voter. Et il y a la capabilité : l'éventail des fonctionnements qui lui sont ouverts, qu'elle les choisisse ou non. La nuance est décisive. Jeûner et mourir de faim produisent le même corps affamé — mais l'un est un choix, l'autre une contrainte. Celui qui jeûne pouvait manger ; celui qui a faim ne pouvait pas. La liberté de choisir fait toute la différence, et c'est elle que Sen veut inscrire au cœur de l'évaluation.
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03 Chapitre 3 — Les famines n'arrivent pas où la parole circule
La démonstration la plus frappante de Sen porte sur les famines. L'intuition commune veut qu'une famine survienne quand il n'y a plus assez de nourriture. Sen, en étudiant plusieurs grandes famines du XXe siècle, a montré que c'est souvent faux. Lors de la famine du Bengale de 1943, la disponibilité alimentaire de la région n'avait pas réellement chuté par rapport aux années précédentes. Des gens sont morts à côté de la nourriture.
Sa réponse tient dans un concept : l'accès, ce qu'il appelle les droits d'accès. Une personne mange non pas parce que la nourriture existe quelque part, mais parce qu'elle a les moyens d'y accéder — par son salaire, sa récolte, un échange. Quand les prix s'envolent, quand le travail disparaît, quand un groupe perd soudain son pouvoir d'achat tandis que les stocks partent ailleurs, des gens meurent de faim dans un pays qui, globalement, a de quoi nourrir tout le monde. La famine n'est pas un manque, c'est un effondrement de l'accès.
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04 Chapitre 4 — Mesurer autrement, et ce que ça change
L'idée de Sen ne serait restée qu'une élégante querelle d'économistes si elle n'avait pas changé la façon concrète dont on juge les sociétés. Son empreinte la plus visible, c'est l'Indice de développement humain, qu'il a conçu à la fin des années 1980 avec l'économiste pakistanais Mahbub ul Haq pour le Programme des Nations unies pour le développement. L'IDH combine le revenu, oui, mais aussi l'espérance de vie et le niveau d'éducation. Un pays riche où l'on meurt jeune et sans école recule au classement. La richesse cesse d'avoir le dernier mot.
Le déplacement est plus profond qu'un ajout de colonnes. Il fait passer d'une comptabilité des moyens à une évaluation des libertés. La bonne question, pour juger une politique, n'est plus seulement « combien de richesse produit-elle ? » mais « quelles vies rend-elle possibles, et à qui ? ». Deux pays au même PIB peuvent offrir des libertés réelles radicalement différentes selon qu'ils scolarisent ou non leurs filles, soignent ou non leurs pauvres, laissent ou non parler leur presse. La grille des capabilités rend ces écarts lisibles là où le seul revenu les effaçait.
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05 Conclusion
On est parti d'un enfant qui a vu mourir des gens à côté du riz, et d'une intuition simple : le revenu ne dit pas la vie. Sen en a fait une refondation. Mesurer une société à sa richesse, c'est confondre le moyen et la fin ; mesurer son bonheur déclaré, c'est récompenser ceux qui ont appris à ne plus rien attendre. Entre les deux, il a placé une troisième question — de quoi les gens sont-ils réellement libres ? — et il a montré, famines à l'appui, qu'elle n'avait rien d'abstrait.
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