
Le Temps des gens ordinaires
La revanche des gens ordinaires dans les débats de notre temps
Description
Le mouvement des Gilets jaunes, les votes populaires en faveur du Brexit ou de Trump, les héros soignants, éboueurs et caissiers de la crise sanitaire du Covid-19…
Depuis quelques années, les « gens ordinaires » (pré)occupent les médias, les intellectuels et les politiques. Les classes populaires, que certains experts affirmaient disparues, reviennent dans la lumière, ainsi que leurs valeurs (la solidarité, la préservation d’un capital culturel, l’attachement à un territoire et à une nation), qui s’opposent au système libéral globalisé promouvant l’individualisme et la mondialisation.
Sommaire
01Introduction
Christophe Guilluy part d’un constat : les classes populaires ont été invisibilisées depuis un demi-siècle, que ce soit dans les médias, dans les arts ou dans la représentation politique. Or ces dernières années ont vu leur retour sur le devant de la scène. Gilets jaunes, partisans du Brexit ou de Trump, héros de la crise sanitaire, les « gens ordinaires » font à nouveau parler d’eux.
Dans la plupart des cas, cette visibilité renaissante s’est faite par la revendication et contre un modèle libéral et globalisé qui fait d’eux des laissés-pour-compte. Les classes populaires ne croient plus au réenchantement promis par les experts, les politiques et les médias depuis les Trente Glorieuses et elles dénoncent un hiatus profond entre leur mode de vie et celui des élites.

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02Des classes populaires qui n’intéressent plus personne
Au début de son essai, l’auteur évoque le roman de James David Vance, Hillbilly Élégie. Dans ce roman largement autobiographique, l’écrivain américain montre comment la classe moyenne de sa région, l’Ohio, a subi de plein fouet la désindustrialisation et la précarisation avec le déploiement de la mondialisation.
En deux générations seulement, cette classe largement ouvrière est passée de l’ascension sociale au déclassement. Ce portrait d’une population laborieuse sacrifiée aux intérêts libéraux fait écho à la working class britannique des petites villes désindustrialisées et des zones rurales, ainsi qu’aux habitants des territoires périphériques français qui vivent loin des grandes métropoles. Qui parle de ces populations, hormis quelques réalisateurs ou écrivains très isolés ? Et qui en parle sans tomber dans le misérabilisme et le cliché ?

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03Les gens ordinaires sortent du bois
Les classes populaires ont longtemps cru à la promesse de l’ascenseur social. Leurs conditions matérielles n’ont cessé de s’améliorer pendant les Trente Glorieuses et l’illusion a survécu aux crises jusqu’au début du XXIe siècle. Les choses ont changé. « Les gens ordinaires ne croient plus que leurs enfants vivront mieux qu’eux » (p.167), ils savent qu’ils vont devoir lutter pour préserver leur niveau et leur mode de vie. La défiance envers les politiques, les médias et les experts a atteint des records inégalés : en 2019, ils n’étaient que 25% à faire confiance aux députés, 28% aux syndicats, 30% aux banques et 34% aux grandes entreprises. Pourquoi ? Parce que ces derniers, tous issus des élites dominantes, proposent un modèle unique, celui de l’économie globalisée.

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04Hiatus moral entre classes populaires et élites dominantes
Les gens ordinaires reprochent de plus en plus souvent aux classes sociales supérieures leur hypocrisie. La dénonciation de la générosité des riches n’a rien de nouveau, mais elle s’inscrit désormais dans « une critique plus large de l’instrumentalisation des thématiques progressistes par les multinationales » (p.87).
L’image de nombreuses entreprises a été écornée par leurs méfaits sur l’environnement ou l’humain. Parallèlement, on constate que ces entreprises financent des actions caritatives dans ces domaines et qu’il existe de très nombreux conflits d’intérêts. Le cas emblématique est celui de la fondation Bill Gates, qui promeut des vaccins en étant liée aux grands laboratoires pharmaceutiques, qui fait la promotion des semences de Monsanto-Bayer en Afrique (et renforce donc la dépendance du continent africain vis-à-vis de l’industrie agrochimique) tout en prétendant aider les agriculteurs africains, qui s’est opposée à une initiative de l’ONU visant à réduire les sucres, le sel et les matières grasses saturées dans les aliments préparés alors que l’un de ses principaux actionnaires est Coca-Cola.

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05Sauver les meubles du salon
Les élites n’apprécient pas de voir le peuple surgir dans leur salon. Elles tentent par tous les moyens de reprendre l’ascendant. Le premier réflexe est de se moquer. La colère populaire est caricaturée et présentée comme irrationnelle. Le « petit peuple [est] enivré par le slogan “tous pourris” » (p.44). Parallèlement, les élites tentent de contrôler l’opinion, par exemple en instaurant des bureaux anti-fake news dans la presse et à la télévision. Les médias étant de moins en moins lus et regardés puisque les gens s’informent de plus en plus sur Internet, leurs effets sont quasiment nuls.
La méthode qui apparaît plus efficace a priori est la délégitimation. Pendant la crise des Gilets jaunes, elle a été utilisée en dernier recours par l’invitation des frondeurs sur les plateaux de télévision. La stratégie du débat est redoutable pour les gens ordinaires. En effet, les classes populaires ne maîtrisent pas la rhétorique médiatique, politique ou académique. Cependant, lorsqu’elles font face à des journalistes, c’est bien sur ces critères-là qu’elles sont jugées. On leur demande de développer un discours technocratique, de lister des revendications, voire d’énoncer un programme politique. Toutes choses qu’il est impossible de faire lorsqu’on n’y a pas été formé (par ailleurs, les Gilets jaunes s’étaient défendus de représenter un parti politique). Désarmés, les gens ordinaires sont systématiquement critiqués pour leur incompétence dans ce domaine.

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06Le chiffon rouge de la question identitaire
Les élites utilisent régulièrement l’épouvantail de la question identitaire pour détourner l’attention de la question sociale. La société libérale globalisée va de pair avec une société multiculturelle qui impose (plutôt qu’elle ne propose) des rencontres avec l’autre. Les classes dominantes présentent cette société comme un idéal fantasmagorique qu’illustre le marketing du vivre-ensemble. Elles pratiquent une bienveillance de façade envers les minorités et considèrent les gens ordinaires comme plus racistes et intolérants qu’elles.
Cependant, dans la réalité, elles pratiquent énormément la mise à distance et vivent beaucoup plus dans l’entre-soi que les classes populaires. Jusqu’aux années 1980, c’est-à-dire avant que ces dernières ne commencent à subir les effets de la libéralisation, les gens ordinaires ne parlaient jamais de vivre-ensemble, tout simplement parce qu’il n’en était pas besoin. Ce vivre-ensemble était une réalité vécue qui n’avait pas à être promue.

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07Conclusion
Invisibilisés depuis la fin du XXe siècle, les gens ordinaires reviennent dans la lumière. Ils occupent à nouveau les médias, les champs d’études et les programmes politiques (en tout cas, ceux des « populistes », d’après leurs détracteurs !). Le Brexit et le mouvement des Gilets jaunes, entre autres, ont montré la résilience populaire. Christophe Guilluy affirme même en conclusion de son ouvrage que ce sont les jours des élites qui sont comptés. En effet, leurs tentatives de contrôle de l’opinion sont vaines : la confiance des classes populaires envers les classes dominantes est définitivement brisée.

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08Zone critique
Christophe Guilluy est un essayiste qui a fait débat dès sa première publication, dans laquelle il proposait une nouvelle géographie sociale opposant les espaces périphériques aux métropoles gentrifiées ; certains universitaires lui ont reproché un manque de nuances dans ses descriptions. Malgré cette réception mitigée, Christophe Guilluy a développé son concept dans ses parutions suivantes et son dernier essai sur les gens ordinaires, très médiatisé, ne fait pas exception. Il a été commenté dans de très nombreux journaux de tous bords politiques (de Marianne au Figaro).

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Christophe Guilluy, Le Temps des gens ordinaires, Flammarion, Paris, 2020.
Du même auteur – La France périphérique, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2016 [2014].

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