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Penser la guerre, Clausewitz

Penser la guerre, Clausewitz

Raymond Aron

Aron relit Clausewitz

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Description

En 1976, un philosophe français de soixante et onze ans publie un pavé de près de mille pages sur un officier prussien mort en 1831. Raymond Aron a passé des années à lire et relire De la guerre, le traité que Carl von Clausewitz a laissé inachevé, et il en tire un livre qui porte un titre presque provocateur : Penser la guerre. Pas raconter des batailles, pas commenter des campagnes. Penser. Comme si la guerre était un objet pour l'intelligence autant que pour les états-majors.

Le pari a quelque chose d'étrange. On lit Clausewitz depuis un siècle et demi, et on croit savoir ce qu'il dit : la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. La phrase est devenue un slogan, citée dans les cercles militaires, les manuels de relations internationales, les discours de chefs d'État. Aron soupçonne que presque personne ne l'a vraiment comprise — et que ceux qui s'en réclament lui font souvent dire le contraire de ce qu'elle veut dire.

Ce qui l'intéresse, en pleine guerre froide, ce n'est pas l'érudition. C'est de comprendre comment un même texte a pu servir de bible à Lénine et aux stratèges de la dissuasion nucléaire, aux partisans de la guerre totale et à ceux qui cherchaient à la limiter. Le Prussien n'a pas fini son livre. Aron entreprend de finir de le lire.

La question que l’on se pose : Pourquoi un traité militaire inachevé du XIXe siècle reste-t-il la grille la plus fine pour penser la guerre moderne — et comment Aron le décrypte-t-il contre ses propres admirateurs ?Ce que l’on va voir : De la biographie d'un soldat-écrivain jusqu'à la manière dont son œuvre a nourri des politiques qui se détestaient, en passant par la fameuse formule et la mécanique interne de la guerre.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un officier prussien et un livre inachevé

Carl von Clausewitz naît en 1780 dans une Prusse qui va bientôt se faire écraser par Napoléon. Il entre dans l'armée à douze ans, fait la guerre contre la France révolutionnaire, puis vit l'humiliation d'Iéna en 1806, où l'armée prussienne, longtemps réputée imbattable, s'effondre en une journée. Prisonnier des Français, il rumine cette défaite. Toute son œuvre portera la marque de ce choc : comment une armée peut-elle être balayée si vite, et qu'est-ce que Napoléon a compris que les autres ignoraient ?

Aron insiste sur ce point que les lecteurs pressés négligent : Clausewitz n'est pas un théoricien en chambre. C'est un combattant qui a vu la guerre de près, qui a même servi un temps dans l'armée russe contre Napoléon en 1812, pendant la retraite de Russie. Sa pensée naît de l'expérience autant que de la lecture. Il admire Napoléon comme on admire un adversaire génial, et il cherche à extraire de ces guerres une vérité générale sur la nature du phénomène guerrier.

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02

Chapitre 2 — La formule qui change tout : la guerre, suite de la politique

La phrase est connue : la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. Aron en fait le cœur de sa lecture, mais il la retourne dans tous les sens pour en extraire ce qu'elle a de radical. Dire que la guerre continue la politique, ce n'est pas une banalité pacifiante. C'est affirmer que la guerre n'a jamais de but en elle-même. Elle n'est qu'un instrument au service d'une intention politique qui la précède et qui doit la gouverner jusqu'au bout.

Cela a une conséquence que les militaires n'aiment pas toujours entendre : le soldat n'est pas maître de la guerre. Le politique l'est. L'objectif militaire — détruire l'armée ennemie, prendre une capitale — n'a de sens que rapporté à un objectif politique qui le dépasse. Gagner des batailles ne sert à rien si cela ne sert pas le but pour lequel on s'est battu. Aron montre que Clausewitz renverse ainsi une idée naturelle : ce n'est pas la victoire qui commande la paix, c'est la finalité politique qui commande l'usage de la force.

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03

Chapitre 3 — Montée aux extrêmes contre guerre réelle

L'autre grande idée de Clausewitz paraît contredire la première. Il la nomme la montée aux extrêmes. Par sa logique interne, la guerre tend à l'absolu. Chaque adversaire veut imposer sa volonté à l'autre ; pour y parvenir, il doit le désarmer ; mais l'autre réagit, surenchérit, et de proche en proche la violence s'emballe. Si l'on suit le raisonnement jusqu'au bout, la guerre devrait toujours tendre vers l'illimité, l'anéantissement total de l'ennemi.

Or ce n'est pas ce qu'on observe. Les guerres réelles s'arrêtent, se limitent, négocient. Aron fait de cette tension le ressort du livre entier. D'un côté, la guerre absolue, concept pur, pente logique vers l'extrême. De l'autre, la guerre réelle, toujours freinée par des frictions concrètes : la fatigue, la peur, le terrain, l'information défaillante, le temps qui passe, et surtout le fait que l'objectif politique n'exige presque jamais l'anéantissement complet de l'adversaire.

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04

Chapitre 4 — Berlin, Moscou, Washington — un même texte, des lectures opposées

Ce qui frappe Aron, et qui donne à son livre sa portée politique, c'est que Clausewitz a nourri des camps qui se haïssaient. Lénine l'a lu avec passion, annotant De la guerre pendant la Première Guerre mondiale, et il en a tiré de quoi penser la lutte des classes comme une guerre, la politique révolutionnaire comme un prolongement du combat armé. La formule renversée : si la guerre est la continuation de la politique, alors la politique est une guerre menée par d'autres moyens.

Dans l'autre camp, les stratèges de la dissuasion nucléaire ont trouvé chez Clausewitz de quoi penser la limitation de la violence à l'âge de la bombe. Si la guerre doit rester subordonnée à une fin politique, alors une guerre qui détruirait tout serait une guerre devenue folle, dépourvue de sens politique. La montée aux extrêmes, portée à l'absolu atomique, cesse d'être un instrument. Le même auteur qui semblait justifier la guerre totale servait désormais à démontrer son absurdité.

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05

Conclusion

Aron referme son livre sans avoir réconcilié les deux Clausewitz, et c'est volontaire. Le Prussien est mort au milieu d'un chantier, laissant un texte traversé par une tension qu'aucun héritier n'a eu le droit de supprimer : la guerre veut aller à l'extrême, la politique la ramène à la mesure. Tout l'effort d'Aron consiste à tenir les deux bouts en même temps, là où un siècle de lecteurs a préféré n'en saisir qu'un, selon ce qu'il cherchait à démontrer.

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