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Figures publiques

Antoine Lilti

L’invention de la célébrité (1750-1850)

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Description

Bien avant le cinéma, la presse à scandale et la télévision, les mécanismes de la célébrité se sont développés dans l’Europe des Lumières, puis épanouis à l’époque romantique dans les sociétés occidentales. Des écrivains comme Voltaire, des comédiens comme Garrick, des musiciens comme Liszt furent de véritables célébrités, suscitant la curiosité et l’attachement passionné de leurs admirateurs.

La politique fut très rapidement touchée par le phénomène : lorsque le peuple surgit sur la scène révolutionnaire, il ne suffisait plus d’être légitime, il fallait alors être populaire.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

À travers cette histoire de la célébrité, Antoine Lilti retrace les profondes mutations de la société des Lumières et révèle les ambivalences de l’espace public aux XVIIIe et XIXe siècles.

Il appuie sa démonstration sur de nombreuses trajectoires concrètes, notamment celle du philosophe Jean-Jacques Rousseau, qu’il présente comme un écrivain célèbre et adulé en son temps, mais qui finit pourtant par maudire les effets de sa célébrité, miné par le sentiment d’être devenu une figure publique que chacun observait. À la fois désirée et dénoncée, la célébrité apparaît comme une forme de prestige personnel, de même que la gloire allait aux aristocrates qui avaient la charge de défendre le royaume. La principale différence entre ces deux notions réside dans leur temporalité : la gloire est généralement posthume, alors que la célébrité induit nécessairement l’immédiateté.

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02

Voltaire

L’ouvrage débute par l’évocation des cérémonies organisées pour Voltaire de son vivant, en février 1778, à Paris, alors qu’il avait quitté la ville depuis près de 30 ans en raison de l’hostilité que lui vouait Louis XV.

Les visites de personnages importants se multiplièrent chez le marquis de la Villette, où il logeait ; l’Académie française le reçut en grande pompe ; Benjamin Franklin lui demanda solennellement de bénir son petit-fils. Ces hommages culminèrent dans une cérémonie à la Comédie Française, où Voltaire assistait à la représentation de sa tragédie Irène. Il était alors, selon la formule, « l’homme le plus célèbre d’Europe ».

En effet, l’homme savait occuper l’actualité, maniant la polémique mais aussi les bons mots ; les journaux relataient ses faits et gestes et sa célébrité dépassait les simples cercles littéraires. Il n’était plus, depuis longtemps déjà, un simple écrivain mais un personnage public suscitant la curiosité. Ainsi, le nom de Voltaire était un argument publicitaire qui attisait les convoitises des libraires et encourageait les contrefaçons, par appât du gain. À ce propos, Antoine Lilti explique que la célébrité est à la fois une grandeur et une servitude parce que, en faisant de l’homme célèbre une figure publique, elle lui impose des obligations, notamment d’exemplarité et de justification publique. Voltaire dut, par exemple, se défendre avec vigueur d’accusations d’impiété.

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03

Les premières figures publiques : la société du spectacle

Antoine Lilti rappelle que les sociétés urbaines d’Ancien Régime étaient régies par l’exigence de représentation. L’exercice du pouvoir nécessitait des spectacles et des rituels, des mises en scène complexes, depuis les entrées royales dans les villes jusqu’aux fêtes de la cour. La culture aristocratique, encore prépondérante à la fin du XVIIIe siècle, supposait que la valeur d’un individu fût indissociable de son statut public : l’honnête homme comme l’homme de cour avaient conscience de jouer un rôle, d’incarner un statut.

La vie était ainsi perçue comme une représentation, un spectacle permanent où chacun devait figurer selon la place qui lui avait été attribuée. La croissance urbaine du temps, l’émergence de métropoles densément peuplées comme Paris et Londres, où les habitants devaient sans cesse interagir avec des inconnus, ne fit que renforcer cette évolution : il s’agit d’une illustration de la théorie de l’homme social comme acteur, préoccupé avant tout de l’effet produit sur le spectateur.

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04

Les supports de la célébrité

À la fin du XVIIIe siècle, les acteurs avaient également droit à des portraits et leur image était largement diffusée à travers toute l’Europe. Il s’agissait là d’un phénomène nouveau qui traduisait la place que prenait le théâtre dans la vie urbaine du temps. Si la photographie a, au XIXe siècle, assurément modifié l’histoire de la célébrité, une transformation notable de la culture visuelle avait déjà eu lieu au siècle précédent.

Elle reposait sur des innovations techniques, comme la gravure sur cuivre au burin et à l’eau-forte (acide nitrique), qui permettaient des tirages assez importants, autrefois inaccessibles à la gravure sur bois, et des images plus ressemblantes. Mais la mutation était surtout sociale et culturelle.

Dans les grands centres urbains, les portraits étaient de plus en plus visibles, sous toutes formes de supports : des portraits peints exposés jusqu’aux figurines de porcelaine devenues des cadeaux à la mode, en passant par les nombreuses gravures vendues sur les éventaires de marchands. Le marché du portrait explosa, encourageant des pratiques commerciales douteuses comme des reproductions faites sans autorisation ou la réalisation d’images très peu ressemblantes.

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05

Le cas Rousseau

Selon Antoine Lilti, Rousseau fut à la fois un cas exemplaire et exceptionnel. L’auteur de La Nouvelle Héloïse était non seulement un des écrivains les plus connus de l’Europe des Lumières, suscitant un enthousiasme parfois spectaculaire, mais il fut également l’un des premiers à commenter sa propre célébrité.

Obnubilé par la question de sa figure publique, Rousseau se livra, dans sa correspondance et ses textes autobiographiques, à de nombreuses réflexions sur les conséquences d’une notoriété qu’il jugeait « funeste ». La trajectoire de Rousseau, particulièrement bien documentée, permet de saisir les mécanismes de la célébrité et de suivre le destin d’un écrivain peu préparé à se retrouver, du jour au lendemain, au centre de l’attention publique. Profondément orgueilleux de sa reconnaissance sociale, Rousseau vécut pourtant cette notoriété comme une épreuve, voire une malédiction. Elle corrompait, selon lui, les relations humaines qu’il pouvait entretenir.

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06

Romantisme et célébrité

Antoine Lilti revient sur la notion de « romantisme », galvaudée selon lui par l’usage courant. Il indique qu’il désigne le contexte culturel du début du XIXe siècle, marqué par l’accélération du développement de l’imprimé et par la naissance d’une véritable industrie culturelle. Les tirages des journaux se multipliaient, l’économie des spectacles poursuivait son développement, tout comme la publicité ; le romantisme, comme mouvement littéraire, artistique ou musical, fut largement tributaire de cette médiatisation accrue de la vie culturelle. Il était aussi lié profondément à l’expression des sentiments, idéalisant l’amour, le sublime, les émotions fortes mais aussi l’introspection ; cette nouvelle sensibilité se manifestait par la promotion de l’artiste, du poète, omniprésent dans son œuvre. Les écrivains se mettaient souvent en scène en génies sensibles et incompris, en créateurs puissants ou en héros mélancoliques.

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07

Conclusion

Cet ouvrage montre que des phénomènes que nous sommes habitués à considérer comme récents plongent en réalité leurs racines au cœur du XVIIIe siècle. La célébrité, telle que nous la connaissons aujourd’hui, s’inscrit dans le temps long. Des auteurs, à l’instar de Voltaire ou Rousseau, devenus des monuments de notre littérature, n’ont pas connu la notoriété a posteriori mais ont, au contraire, savamment exploité de leur vivant cette dimension publique de leur art, au point parfois d’en dénoncer les travers.

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08

Zone critique

La plus grande surprise, à la lecture de ce livre, réside dans l’usage constant d’anachronismes de la part d’Antoine Lilti, tels « people » ou « fan ». Les historiens ne sont guère coutumiers de telles pratiques, mais ce qui peut paraître déroutant au premier abord devient rapidement un outil nécessaire à la compréhension de la démonstration. Car les parallèles temporels entre le XVIIIe siècle et le XXIe siècle sont constants et frappants.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Figures publiques : l'Invention de la célébrité, Paris, Fayard, 2014.

Du même auteur – Le Monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 2005. – L'héritage des lumières - Ambivalences de la modernité, Paris, Le Seuil, 2019.

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