
La Création des identités nationales
Europe, XVIIIe-XXe siècle
Description
Les identités nationales sont des faits de culture, et non pas des faits de nature. Il s’agit de constructions humaines, élaborées de manière volontariste à partir du XVIIIe siècle et tout au long des XIXe et XXe siècles.
Anne-Marie Thiesse part dans cet ouvrage à la recherche des jalons de cette construction dans l’histoire européenne des deux derniers siècles.
Sommaire
01Introduction
Les identités nationales sont, éminemment, des constructions. Elles ne surgissent pas de la nuit des temps, déjà armées et casquées comme Minerve sortant de la cuisse de Jupiter. Seule une dangereuse illusion d’optique peut nous laisser croire le contraire.
Cette illusion d’optique, c’est celle véhiculée et entretenue par l’enseignement national, public, de masse tout au long du XIXe siècle en Europe, un siècle qui a vu l’apogée de l’idée nationale sur le continent, ainsi que pendant la plus grande partie du XXe siècle. Partout, de la Suède à la Bulgarie, de la Grande-Bretagne à l’Allemagne, de la Grèce à l’Estonie en passant par la France et la Russie, des marqueurs d’identité ont été mis en place, afin de singulariser chaque peuple, chaque nation parmi tous les peuples et toutes les nations du continent européen.

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02Naissance des nations
L’histoire officielle est un mauvais guide pour prendre connaissance, avec un minimum de vérité et de fiabilité, des origines des nations modernes. Ces dernières, en effet, et contrairement à ce que proclament les annales autorisées de chaque pays européen, ne se perdent pas dans la nuit des temps.
Aussi la constitution progressive des territoires actuels des pays européens au gré des conquêtes et des alliances ne représente-t-elle en aucun cas la genèse des nations modernes. Cette construction lente et mouvementée n’est que la chronique des royaumes et autres États de la période d’Ancien Régime.
La nation véritable et authentique naît à un moment extrêmement précis de l’histoire, « lorsqu’une poignée d’individus déclare qu’elle existe et entreprend de le prouver » (p. 11). Pour la France, cela fait remonter l’existence de la nation à la Révolution de 1789, et en aucun cas avant cette date et cet événement fondateur.

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03Qu’est-ce qu’une nation ?
Mais, concrètement, qu’est-ce qu’une nation ? Anne-Marie Thiesse rappelle la définition de Renan : « L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours ». Formule dans laquelle on veut souvent voir la marque d’une conception de la nation qui serait spécifiquement française. Ainsi, la « nation France » ne serait pas ethnique ou organique, au contraire d’autres nations européennes, la nation allemande par exemple.
C’est cependant oublier qu’il existe un préalable à cette affirmation. Ainsi, pourquoi les Provençaux et les Comtois, les Bretons et les Berrichons, les Lorrains et les Auvergnats, les Normands et les Gascons, les Angevins et les Béarnais, les Corses et les Alsaciens seraient-ils, « naturellement » en quelque sorte, appelés à renouveler jour après jour le plébiscite de la nation française, et pas les Piémontais et les Andalous, les Tyroliens et les Bavarois, les Liégeois et les Frisons ?

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04La formation identitaire de la nation
Ainsi, tout le processus de formation identitaire dans chaque pays européen a consisté à déterminer le patrimoine de chaque nation et à en diffuser la religion. Car appartenir à la nation, c’est être l’héritier d’un patrimoine à la fois commun et indivisible, le connaître et lui vouer un culte.
C’est la première étape, la plus difficile, de la constitution des nations. En effet, comme le rappelle Anne-Marie Thiesse, aucun ancêtre n’avait laissé de testament indiquant ce qu’il souhaitait transmettre à ses descendants des siècles à venir. D’autant plus qu’il faut sélectionner ceux des ancêtres que l’on accepte de retenir, les ancêtres « avouables », en quelque sorte. Enfin, et c’est là la tâche la plus ardue, il faut trouver d’hypothétiques ancêtres communs aux Provençaux et aux Normands (aux Souabes et aux Poméraniens en Allemagne, aux Lombards et aux Siciliens en Italie). En France, cela donnera bien entendu le très célèbre « nos ancêtres les Gaulois ».

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05Déclinaisons de l’âme nationale
Pour autant, ce qu’il importe avant tout de garder présent à l’esprit, c’est que la fabrication collective et progressive des identités nationales ne procède pas d’une matrice unique. C’est même tout le contraire. Puisqu’en effet le sociologue Orvar Löfgren, cité par l’auteur, évoque à ce propos une sorte de kit en « do-it-yourself ».
De quoi s’agit-il ? En l’occurrence, d’une déclinaison de « l’âme nationale » autant que d’un ensemble de procédures nécessaires à son élaboration.
Aussi bien est-il indispensable à présent d’établir la nomenclature limitative des éléments, aussi bien symboliques que matériels, que doit présenter toute nation digne de ce nom. Une histoire faisant mieux qu’établir, prouvant la filiation avec les grands ancêtres, tout d’abord. Puis une série de héros incarnant les vertus nationales au suprême degré (pour la France Vercingétorix, Charlemagne, saint Louis, Jeanne d’Arc…).

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06La naissance des langues nationales
Au chapitre des langues, Anne-Marie Thiesse consacre de longs et passionnants chapitres à l’émergence des langues nationales en Europe.
Ainsi de la lente et difficile affirmation du finnois face au suédois en Finlande, ou encore du tchèque face à l’allemand en Bohême. L’auteur fait mention d’une lutte du même ordre en Estonie, où seuls les paysans les plus défavorisés parlaient uniquement l’estonien, face à la langue « officielle », l’allemand, idiome national de fait, avant que le russe ne s’impose avec la russification entreprise à partir du règne de l’empereur Alexandre III.

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07Nation et adhésion collective
La nation, comme le rappelle Anne-Marie Thiesse, naît donc « d’un postulat et d’une invention » (p. 14). Mais seule une adhésion collective à cette fiction peut lui donner vie.
Ainsi les succès dans les tentatives de constructions nationales sont-ils le fruit d’un prosélytisme soutenu, incessant, mis en œuvre essentiellement au travers de l’enseignement primaire et secondaire obligatoire.
Ces normes inculquées de manière incessante à ceux qui de sujets deviennent citoyens leur enseignent très précisément ce qu’ils sont, leur assignent comme devoir suprême de se conformer à cette norme nationale édictée et les encourage à diffuser, à leur tour, ce savoir collectif dont ils sont devenus les dépositaires.

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08Conclusion
Anne-Marie Thiesse finit par remarquer que la construction des identités nationales n’a pas été liée ou associée à une forme de gouvernement précise. La Révolution française de 1789 a conféré à la nation une souveraineté absolue et fait de la République son expression politique privilégiée. Pourtant, dans les monarchies européennes (c’est-à-dire tous les pays du continent à l’exception de la France et de la Suisse), la nation émergente est bel et bien parvenue à l’existence étatique dans le cadre de l’hérédité.

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09Zone critique
Le principal reproche que l’on peut adresser à cet ouvrage tient à ce que le cas de la France n’est quasiment pas traité. Pas de grande synthèse complète dans ce livre sur la création de l’identité nationale dans notre pays. Pourtant, s’il est une contrée dans laquelle la construction nationale a été volontariste, de par la Révolution de 1789, c’est bien la France. On peut d’ailleurs avancer sans risque d’erreur que la France est la première en date des nations européennes.

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10Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – La Création des identités nationales. Europe, XVIIIe-XXe siècle, Paris, Seuil, 1999.
De la même auteure – Écrire la France. Le mouvement littéraire régionaliste, Paris, PUF, 1991. – Faire les Français. Quelle identité nationale ?, Paris, Stock, 2010. – La Fabrique de l’écrivain national, Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque des Histoires », 2019.

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