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Couverture de 'Bureaucratie'

Bu­reau­cra­tie

David Graeber

L’utopie des règles

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Description

Bureaucratie. Ce terme évoque à tous des sentiments mornes : l’ennui, la monotonie, la corvée et peut-être même la vacuité. Une certaine forme de tyrannie, aussi. Car la bureaucratie a envahi le quotidien de chacun de manière exponentielle depuis le début du XXe siècle, si bien qu’il ne se passe pas un jour sans que l’on doive s’acquitter de quelque tâche administrative.

Pourquoi personne ne parle-t-il de ce phénomène caractéristique de notre époque ?, se demande David Graeber, ouvrant le débat avec cet essai qui regroupe plusieurs réflexions autour de cet élément si central et si omniprésent qu’il en devient même invisible.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Qu’inspire la bureaucratie à la plupart des individus, sinon un effrayant sentiment d’ennui ? C’est cette thématique peu séduisante qu’a décidé d’explorer David Graeber dans cet ouvrage, qui regroupe différents textes publiés çà et là. D’exemples concrets en réflexions philosophiques, l’auteur s’interroge, fait des liens, disserte pour dégager des hypothèses et des conclusions. Il donne une sorte de genèse à la bureaucratie : celle-ci n’est-elle pas née pour protéger l’individu de l’arbitraire ? Mais, aussi, démontre ses conséquences : en instituant des normes et des réglementations de plus en plus nombreuses qu’il est souvent difficile de respecter à la lettre, la bureaucratie crée la violence, celle de la répression.

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02

Une protection contre l’arbitraire ?

La bureaucratie édicte des normes et des règlements. Tout comme un jeu fixe des règles à l’intérieur duquel les participants savent ce qu’ils ont le droit de faire ou non, la bureaucratie donne un cadre à certains aspects de la vie – voire à tous. Que se passerait-il si elle n’était pas là ?

Pour le comprendre, David Graeber fait un parallèle avec les mondes de fantasy, ou encore avec ces sociétés héroïques dans lesquelles n’existait aucune administration (par exemple, la Cimmérie de Conan le Barbare, dans le premier cas, ou la horde de Gengis Khan, dans le second). Dans ces sociétés alternatives, fictives ou réelles, le pouvoir vient généralement du charisme et rien ne vient annihiler ou même limiter l’arbitraire qui peut découler de la pratique de ce pouvoir.

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03

La bu­reau­cra­tie, ses abus et sa violence

En réalité, nous dit David Graeber, la bureaucratie n’est pas épargnée par la partialité. Elle favorise certains individus ou groupes d’individus par rapport à d’autres, engendrant ainsi des abus. Pire encore, ceux qui l’édictent ne la respectent pas. À l’image d’un Dieu qui se trouverait en dehors du monde qu’il a créé et ne serait donc pas soumis à ses lois, les dirigeants des États et des entreprises ne respectent pas leurs propres réglementations. Ainsi le président des États-Unis d’Amérique peut-il ordonner la torture et l’assassinat ou parquer des individus dans des camps tels que Guantanamo au mépris de la loi.

Pire encore, la bureaucratie favorise la violence. Pourquoi ? Parce qu’elle est par essence un générateur de normes et de réglementations qu’il faut impérativement respecter. Lorsque celles-ci sont violées, s’ensuivent logiquement coercition et violence. Cette violence s’applique par le biais des agents de l’ordre. Traditionnellement, ces derniers sont perçus comme œuvrant contre la criminalité, mais « des générations de sociologues de la police ont souligné qu’en réalité seule une toute petite partie de ce qu’elle fait a un quelconque rapport avec l’application du droit pénal » (p. 88).

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04

Un préjugé : la bu­reau­cra­tie est affaire d’État

Qu’on ne se leurre pas : la bureaucratie n’est pas seulement affaire d’État. Un préjugé tenace est en effet ancré dans les consciences, celui que l’administration et sa lourdeur paperassière est l’apanage des gouvernements étatiques.

Dans ce schéma, l’économie de marché est synonyme de liberté. Faux, nous dit David Graeber. Dans la réalité, les économistes savent très bien que laisser libre cours aux marchés est imparfait ; « pour les maintenir en fonctionnement, il faut en fait une armée d’administrateurs » (p. 17). L’image cependant ne leur sied guère, et c’est pourquoi les tenants du libéralisme brossent dans leurs discours le portrait de bureaucrates d’État : « élitistes condescendants pratiquement indéboulonnables » (p. 18).

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05

Un étouffoir pour la créativité

La bureaucratie trouve donc son plein épanouissement dans les systèmes de marché. Elle se développe avec aisance dans les entreprises. Cet esprit bureaucratique managériale a ses propres visées : faire fonctionner les rouages d’une structure de façon à ce que celle-ci produise ses effets avec régularité et rapidité. Or, dans les dernières décennies, on a vu s’interpénétrer de plus en plus les structures étatiques, celles du secteur privé et celle des universités (secteur que l’auteur connaît particulièrement bien). Que se passe-t-il quand l’esprit bureaucratique managériale s’installe dans les universités et les laboratoires ? La créativité s’éteint.

Pour en arriver à cet autre aspect de la bureaucratie qu’il veut dénoncer, David Graber prend des chemins de traverse. Il parle de la science-fiction telle qu’il l’a connue dans les années 1950-1960. À cette époque, les émissions, les romans et les séries télévisées évoquaient des inventions époustouflantes telles que la voiture volante. Dans l’esprit des gens d’alors, ce n’était pas utopie : le futur devait faire advenir ces visions créatrices. Il y avait de tels sauts de géant depuis le XIXe siècle (la machine à vapeur, l’électricité, les voyages dans l’espace, tout cela en 150 ans !) que les années 2000 allaient forcément être foisonnantes d’inventions nouvelles et spectaculaires.

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06

Les attraits de la bu­reau­cra­tie

Dans ce tableau désastreux, on se demande bien quels bienfaits l’auteur trouvera à la bureaucratie. Les deux termes semblent même antinomiques. Pourtant, David Graeber reconnaît à la bureaucratie certains avantages et admet même, en certains cas, sa nécessité. Il faut ici parler du travail interprétatif. Celui-ci désigne tous les efforts que font les individus pour se mettre à la place des autres et comprendre les situations afin de réagir correctement dans chacune d’elles.

C’est un travail inconscient très fatigant et David Graeber de montrer que tous les individus ne sont pas égaux face à celui-ci. La plupart du temps, c’est le parti « opprimé » d’un échange qui doit l’effectuer : par exemple, les domestiques doivent constamment œuvrer à comprendre les désirs de leurs employeurs, tandis que ces derniers ne font aucun effort dans ce sens (et ne penseraient même pas à en faire). C’est le cas aussi des femmes envers les hommes : depuis des siècles, elles ont été habituées à prendre en charge ce travail interprétatif.

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07

Conclusion

La bureaucratie s’est imposée dans nos sociétés organisées. Elle a même fini par en composer le squelette dans une volonté de réduire l’arbitraire et de laisser s’exprimer la liberté de chacun à l’intérieur d’un cadre bien délimité. Si l’intention est louable, le vœu est pieux : des abus empêchent la bureaucratie d’être un organe neutre et transparent.

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08

Zone critique

Il est impossible de lire David Graeber sans prendre en compte son positionnement politique. L’auteur affirme avec force son attachement à la cause anarchiste et en donne dans cet ouvrage de multiples exemples, qu’il évoque le mouvement altermondialiste qu’il a fréquenté dans sa jeunesse ou celui d’Occupy Wall Street auquel il a participé. Fidèle à lui-même, il tire donc dans cet ouvrage à boulets rouges sur ce qu’il appelle clairement la « droite », le capitalisme et le libéralisme financier. Le propos reste par ailleurs érudit, même s’il déconcerte par sa densité et par le cheminement sinueux de ses réflexions.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Bureaucratie, l'utopie des règles, Paris, Les liens qui libèrent, 2015.

Du même auteur – Dette, 5000 ans d’histoire, Paris, Les liens qui libèrent, 2013. – Comme si nous étions déjà libres, Montréal, LUX, 2014. – Bullshit jobs, Paris, Les liens qui libèrent, 2017.

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