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M'explique pas la vie mec !

M'explique pas la vie mec !

Rokhaya Diallo, Blachette

Ces comportements qui effacent les femmes

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Description

Une réunion, une idée posée sur la table par une femme. Silence poli. Dix minutes plus tard, un collègue reprend exactement la même idée, avec les mêmes mots ou presque, et là, miracle, tout le monde opine. Elle, elle regarde la scène depuis sa chaise, un peu sonnée, en se demandant si elle a rêvé. Non, elle n'a pas rêvé. C'est de ce genre de scènes — minuscules, répétées, presque invisibles une par une — que partent Rokhaya Diallo et Blachette dans leur bouquin au titre qui claque : M'explique pas la vie mec !.

Le livre est une BD, mais pas un gag. Il met bout à bout des situations que beaucoup de femmes reconnaissent au premier coup d'œil : le type qui réexplique leur propre métier, celui qui occupe deux sièges dans le métro, celui qui coupe la parole sans même s'en rendre compte, celui qui corrige un détail pour reprendre la main. Pris isolément, chaque geste paraît anodin, pas de quoi faire un drame. L'intérêt du propos, c'est justement de refuser l'isolement : mis côte à côte, ces micro-gestes dessinent un motif.

Diallo et Blachette ne cherchent pas à faire le procès d'un homme en particulier. La plupart des gestes qu'elles décrivent sont commis sans mauvaise intention, par des gens qui se croient parfaitement corrects. C'est là que ça devient troublant : un comportement peut effacer quelqu'un sans que personne ait décidé de l'effacer. Le livre démonte ce mécanisme-là, pièce par pièce.

La question que l’on se pose : Comment une série de gestes ordinaires, commis sans mauvaise intention, finit-elle par effacer la place des femmes dans l'espace commun ?Ce que l’on va voir : Des scènes du quotidien passées au crible, le vocabulaire qui a fini par les nommer, et ce qu'elles trahissent sur le partage du monde.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Le collègue qui réexplique ta propre idée

Le mot est anglais, il date des années 2000, et il a fini par traverser l'Atlantique : mansplaining. La contraction de man et explaining. L'idée tient dans une scène que Diallo et Blachette dessinent presque telle quelle : un homme explique à une femme quelque chose qu'elle sait déjà — parfois mieux que lui, parfois parce que c'est carrément son métier. L'essayiste américaine Rebecca Solnit en a donné la version fondatrice en 2008, dans un texte où un type lui résume longuement un livre important sur un sujet qu'elle maîtrise... sans se douter une seconde que le livre en question, c'est elle qui l'a écrit.

Le bouquin multiplie les déclinaisons. La chirurgienne à qui un inconnu détaille comment fonctionne le corps humain. La mécanicienne à qui on réexplique un moteur. La femme qui prend la parole sur son propre domaine d'expertise et qu'on reprend aussitôt, sur un ton patient, comme si elle découvrait le sujet en direct. Le ressort est toujours le même : une présomption d'incompétence posée par défaut, qui n'a rien à voir avec ce que la personne connaît réellement.

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02

Chapitre 2 — Mans­prea­ding, in­ter­rup­tions, et les petits gestes qui prennent de la place

Après la parole, le corps. Le deuxième grand motif du livre, c'est l'occupation physique. Le cas le plus connu porte lui aussi un nom anglais devenu courant : le manspreading, cette façon de s'asseoir jambes largement écartées dans les transports, au point de déborder sur le siège d'à côté. Diallo et Blachette le mettent en regard d'une autre image, celle de la femme assise jambes serrées, sac sur les genoux, qui se fait toute petite pour ne pas déranger. Deux postures, deux manières d'habiter le même wagon.

Le phénomène a assez d'ampleur pour avoir débordé du débat militant. Le réseau de métro de New York a lancé vers 2014 une campagne demandant explicitement aux voyageurs de ne pas écarter les jambes ; des villes comme Madrid ont pris des mesures similaires quelques années plus tard. Ce n'est pas un détail de confort : c'est la reconnaissance officielle qu'un corps peut en déloger un autre, et que ce déménagement silencieux a un genre dominant.

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03

Chapitre 3 — Pourquoi ces gestes n'ont rien d'innocent

La vraie question que posent Diallo et Blachette n'est pas « ces hommes sont-ils méchants ? ». La réponse serait trop facile, et surtout fausse la plupart du temps. La question est plus gênante : comment des gens de bonne foi peuvent-ils produire, en série, des effets qu'aucun d'eux ne revendique ? La réponse du livre tient dans un mot souvent mal compris, le sexisme ordinaire — non pas une haine assumée, mais un pli, un réflexe appris, une manière de se tenir dans le monde qu'on n'a jamais eu à interroger.

C'est ce qui rend ces gestes si difficiles à nommer sans se faire accuser d'exagérer. Pris un par un, ils sont minuscules, défendables, excusables. « Tu vas pas en faire tout un plat pour une place dans le métro. » L'argument fonctionne tant qu'on reste au niveau du geste isolé. Le travail des autrices consiste précisément à refuser ce découpage : ce n'est pas la place dans le métro qui compte, c'est le fait qu'elle s'ajoute à mille autres places cédées, mille phrases coupées, mille explications non demandées.

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04

Chapitre 4 — Qui a le droit d'occuper l'espace

Si on prend du recul, tout ce que décrivent Diallo et Blachette revient à une même question, ancienne et têtue : à qui appartient l'espace commun ? Pas seulement l'espace physique du wagon ou du trottoir, mais l'espace au sens large — le temps de parole d'une réunion, le crédit accordé à une idée, le droit de s'étendre ou le devoir de se contracter. Le fil qui relie le mansplaining, le manspreading et l'interruption, c'est une répartition silencieuse de la place, où un groupe s'autorise à prendre et un autre apprend à céder.

Cette répartition n'a rien de naturel, même si elle s'éprouve comme telle. On apprend très tôt, et surtout les filles, à ne pas déranger, à ne pas monopoliser, à laisser passer. L'occupation masculine de l'espace est l'autre face de cette éducation à l'effacement : pour que les uns s'étalent sans y penser, il faut que les autres aient intériorisé qu'elles doivent se faire discrètes. Les deux postures s'appellent, se répondent, s'entretiennent. On ne corrige pas l'une sans toucher à l'autre.

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05

Conclusion

Le livre revient, au bout du compte, à sa scène d'ouverture : une femme qui parle et qu'on n'écoute pas, qu'on réexplique, qu'on déborde, qu'on interrompt. Diallo et Blachette ne demandent pas de culpabilité, elles demandent de l'attention — au sens premier, prêter attention. Nommer le mansplaining, le manspreading, l'interruption systématique, ce n'est pas monter en épingle des broutilles. C'est donner un vocabulaire à des gestes qui prospéraient précisément parce qu'ils n'en avaient pas, et qui pouvaient toujours se faire passer pour des malentendus.

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