
Souffrance en France
La détérioration de la santé mentale au travail en contexte néolibéral,
Description
Partant du double constat de la détérioration de la santé mentale au travail dans le système néolibéral et du consentement paradoxal des travailleurs qui le servent, cet ouvrage propose une analyse de la servitude volontaire individuelle, soit des rapports subjectifs au travail, afin de comprendre ce paradoxe et de mettre au jour des issues possibles.
Comprendre les rapports entre souffrance et défense, savoir relier la souffrance et l’injustice, devenue banale, sont des clefs conceptuelles indispensables pour retrouver une conscience et une maîtrise du système néolibéral.
Sommaire
01Introduction
Christophe Dejours résume ainsi l’objectif principal de son ouvrage : essentiellement théorique, il cherche à « comprendre la tolérance de nos sociétés à une évolution de l’organisation du travail qui d’un côté génère un enrichissement extraordinaire de ces pays [néolibéraux] en quantité et en rapidité, de l’autre fait surgir une pauvreté et une misère effarantes avec leur cortège de malheurs de toutes sortes, de pathologies individuelles et de violences collectives qui évoquent tantôt le retour au capitalisme sauvage du XIXe siècle en Europe, tantôt les formes spectaculaires de violence sociale dont les mégalopoles d’Amérique sont coutumières depuis la deuxième moitié du XXe siècle ».

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02Une « guerre économique » sans peine
La métaphore de la « guerre économique », présente en France au moment où Dejours publie son ouvrage (1998), doit justifier les transformations du travail et des entreprises à même de satisfaire le « nerf de la guerre » : la compétitivité. L’enjeu serait la survie de la nation et la sauvegarde de la liberté, pour lesquelles il faut accepter les grands moyens, quitte à faire quelques victimes. Ainsi, au nom de la compétitivité se développent l’intensification des contraintes de travail, la dégradation du travailler-ensemble et, partant, du vivre-ensemble, l’explosion des pathologies psychiques allant de pair avec la hausse de la consommation de psychotropes.
Pour Dejours, cette « guerre économique » n’est qu’une image enflée de la concurrence entre les entreprises et sert avant tout l’absolution des dirigeants : il s’agit essentiellement d’une rhétorique justificatrice. La mondialisation du marché n’est pas une fatalité, mais implique au contraire la mobilisation de millions d’intelligences et de volontés. Comment expliquer alors l’adhésion de ceux qui ne bénéficient pas des avantages ni de la mondialisation, ni de l’illusion de la « guerre économique » – ou d’une autre illusion justificatrice, comme celle plus optimiste de l’économie virtuelle et ludique ? Pourquoi cette tolérance sociale inattendue de la part de ceux qui, a contrario de l’imaginaire social, sont confrontés au réel de l’économie, c’est-à-dire à ses souffrances ?

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03La centralité du travail et le tournant gestionnaire
De telles évolutions dans les réactions sociales elles-mêmes ne sont possibles d’après Dejours que parce qu’elles sont portées, engrenées et mobilisées par le travail. La « centralité du travail » (expression aujourd’hui répandue dans les sciences sociales) pour la société et les hommes que nous sommes ne fait aucun doute pour le chercheur.
Autrement dit, les conséquences des nouvelles formes d’organisation du travail n’ont pas seulement lieu au sein de l’entreprise, mais également dans l’évolution de la cité, jusque dans la conscience morale de ses sujets. En effet, travailler ne signifie pas seulement accomplir des activités de production, mais également vivre ensemble. Par ailleurs, en tant que contribution subjective au monde objectif, impliquant des efforts qui engagent la personnalité et l’intelligence de celui qui travaille, la reconnaissance de cette contribution est primordiale pour la réalisation de soi, de sorte que le déni de la reconnaissance professionnelle peut conduire à une souffrance très dangereuse pour la santé mentale.

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04Le travail précaire au cœur de la banalisation du mal
L’écart croissant, constaté au cours des études empiriques, entre la « description subjective du travail » (c’est-à-dire menée à partir de l’expérience vécue des opérateurs) et la « description gestionnaire du travail » (donnée par les différents services de gestion des ressources humaines) constitue un indicateur très préoccupant.
Plutôt que de se demander directement pourquoi des mobilisations collectives n’ont pas réussi à émerger face au tournant gestionnaire, Dejours préfère poser le problème autrement : comment se développe la tolérance à la souffrance et à l’injustice ? Il entre ainsi de manière plus concrète et détaillée dans l’analyse de la tolérance sociale à la souffrance et à l’injustice au travail, qu’il conceptualise tout au long de son ouvrage sous l’expression, reprise à Hannah Arendt, de « banalisation du mal ». La philosophe allemande avait en effet développé le concept de « banalité du mal » dans son analyse, célèbre et controversée, du procès du haut fonctionnaire nazi, Adolf Eichmann.

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05Luttes psychologiques défensives et « souffrance éthique »
Le déploiement de stratégies défensives contre la souffrance va à l’encontre de la rationalité morale-pratique de la solidarité et du vivre-ensemble. Finalement, la recherche de reconnaissance professionnelle peut se faire au prix d’une « souffrance éthique » (souffrance éprouvée lorsqu’on est impliqué dans la responsabilité du malheur des autres). D’après Dejours, elle se cumule avec la souffrance qu’implique la soumission à la menace (la peur) dans le jeu du consentement.
C’est pour faire face à cette « souffrance éthique » qu’intervient notamment la stratégie de la « distorsion communicationnelle », soit le recours au mensonge via sa « rationalisation », au sens psychiatrique du terme (donner à un vécu, à un comportement ou à des pensées reconnus par le sujet lui-même comme invraisemblables, sans qu’il puisse y renoncer, un semblant de justification en recourant à un raisonnement spécieux), ou via la dissimulation des difficultés réelles du travail par sa description gestionnaire. Une telle rationalisation correspond à une défense psychologique, de même que la suspension de la faculté de juger, la décharge de responsabilité, l’interprétation virile du refus de collaborer comme preuve de lâcheté ou le cynisme face à la perte de l’espoir d’améliorer sa condition par le travail.

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06Un défaut d’articulation entre souffrance et injustice
L’auteur met en avant le clivage existant entre souffrance et injustice dans les sciences sociales et dans les représentations collectives. On reconnaît l’existence de la souffrance des exclus et des précaires, mais pas nécessairement l’injustice qui leur est faite, comme si le malheur était une causalité du destin et n’appelait pas de réaction politique. À la place de l’indignation et de l’appel à l’action collective, on trouve la compassion, la charité et surtout la résignation. Pour Dejours, un tel clivage appelle à analyser les rapports entre souffrance et injustice et à se débarrasser définitivement de l’adhésion au discours économiste qui naturalise le malheur et contribue ainsi à la banalisation du mal.
Au-delà, Dejours dénonce le déni et l’indifférence à la souffrance psychique au travail, de la part des organisations politiques et syndicales de gauche en particulier. Alors que le thème de la souffrance au travail émerge massivement lors des mouvements sociaux de 1968, ces organisations négligent de traiter les rapports entre subjectivité et travail : elles reconnaissent la souffrance physique au travail mais ne veulent pas se préoccuper de la santé mentale, préférant continuer à se concentrer sur des revendications salariales distinctes de revendications qualitatives sur les conditions de travail et sur le sens du travail.

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07Conclusion
À partir d’une étude clinique du travail, qui s’intéresse de près aux ressorts subjectifs du consentement et de la souffrance au travail, Dejours tente d’extraire des moyens conceptuels permettant de retrouver une conscience et une maîtrise de la « machinerie » néolibérale, afin de stopper des conduites qui alimentent l’injustice sociale et la font perdurer.

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08Zone critique
La place centrale à accorder au travail dans une théorie critique de la société et les références du texte au nazisme et au stalinisme sont à l’origine des principales controverses suscitées par la parution de Souffrance en France en 1998. C'est sans compter la démarche générale inédite de Dejours, qui se livre à un examen critique du système néolibéral en passant par une étude des voies empruntées par la servitude volontaire à l’aide d’outils de la psychodynamique du travail, discipline dont il est le grand représentant en France.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale [1998], Paris, Seuil, 2009.
Du même auteur – Travail vivant, Paris, Payot, 2009.

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