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Magnificent Rebels

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Les romantiques ont inventé le moi

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Description

À la fin du XVIIIe siècle, une petite ville universitaire de Saxe, coincée entre des collines et une rivière, compte à peine plus de quatre mille habitants. Iéna n'a rien d'une capitale. Pourtant, entre 1794 et 1806, s'y croisent en quelques années Goethe, Schiller, les frères Schlegel, Novalis, Hegel, Schelling, Fichte, et une poignée de femmes dont l'histoire a longtemps oublié les noms. Ils ont pour la plupart entre vingt et trente ans. Ils écrivent la nuit, se disputent le jour, tombent amoureux les uns des autres, et se persuadent qu'ils sont en train de changer la manière dont les êtres humains se pensent.

Andrea Wulf raconte ce moment dans Magnificent Rebels. Sa thèse tient dans une idée simple et vertigineuse : ce petit groupe, qu'on appellera plus tard le cercle d'Iéna, a placé le moi au centre de tout. Pas le moi égoïste des donneurs de leçons, mais le moi comme instance à partir de laquelle on juge, on crée, on décide qui être. L'individu libre, autonome, en quête de sa propre réalisation — cette figure qui nous paraît évidente aujourd'hui — n'a rien d'éternel. Elle a une adresse et une date.

Ce qui frappe, dans cette histoire, c'est le décalage entre la modestie du lieu et l'ampleur de ce qui s'y joue. Une bande de trentenaires ambitieux, dans une ville minuscule, à un moment où l'Europe tremble sous la Révolution française et bientôt sous Napoléon, décide que la liberté ne se conquiert pas seulement dans la rue mais d'abord en soi.

La question que l’on se pose : Comment une poignée de jeunes gens réunis dans une petite ville allemande, il y a deux siècles, ont-ils inventé la façon dont on se pense encore aujourd'hui comme individus ?Ce que l’on va voir : Un lieu, une génération, un concept philosophique renversant, et des vies mêlées jusqu'au scandale — d'où sort l'idée que se réaliser soi-même vaut une existence.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Iéna, 1794 : une petite ville et une génération pressée

Pour comprendre pourquoi Iéna, il faut regarder deux choses : la proximité et le climat. La ville est à une journée de cheval de Weimar, la petite cour où réside Goethe, alors déjà célèbre dans toute l'Europe pour Les Souffrances du jeune Werther. Goethe, devenu ministre du duc de Saxe-Weimar, protège l'université d'Iéna et y attire des esprits neufs. La censure y est plus légère qu'ailleurs, les places de professeur moins verrouillées, et une chaire vacante peut d'un coup donner une tribune à un inconnu de trente ans.

Le climat, lui, est électrique. En 1789, la Révolution française a éclaté, et ces jeunes Allemands l'ont accueillie comme une aube. Ils y voient la preuve qu'un monde figé peut basculer, que les rois ne sont pas éternels, que la liberté est une affaire concrète. La Terreur, ensuite, les refroidit sans les guérir. Ils reportent alors sur le terrain des idées l'énergie révolutionnaire qui ne trouve plus, chez eux, de débouché politique. Si l'on ne peut pas refaire l'État, on refera l'esprit.

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02

Chapitre 2 — Fichte et le Ich : le moi comme point de départ

L'homme qui allume la mèche s'appelle Johann Gottlieb Fichte. Fils d'un tisserand pauvre, arrivé à la philosophie par l'obstination plus que par le privilège, il débarque à Iéna en 1794 pour occuper une chaire, précédé d'une réputation sulfureuse. Ses cours attirent des centaines d'étudiants. Ce qu'il propose est simple à énoncer, difficile à digérer : tout part du Ich, du « je ». Le moi ne se contente pas de recevoir le monde, il le pose. C'est le sujet qui, par son activité, fait apparaître un monde en face de lui.

Fichte hérite de Kant, qui avait déjà déplacé le centre de gravité de la philosophie : ce n'est pas le monde qui s'imprime en nous, c'est notre esprit qui met en forme ce qu'il perçoit. Mais Fichte pousse le geste plus loin, jusqu'à une audace que Kant lui-même trouvera excessive. Chez lui, le moi n'est plus seulement le filtre de l'expérience — il en est la source active, libre, presque le créateur. Le monde extérieur, ce « non-moi », existe pour que le moi ait de quoi agir, se heurter, se déployer.

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03

Chapitre 3 — Un cercle, pas une école : vies mêlées et idées en fusion

Ce qui distingue Iéna d'un simple mouvement intellectuel, c'est que les idées et les vies y sont indémêlables. Le cercle n'a ni statuts, ni maître unique, ni doctrine fixe. C'est un tissu de relations : amitiés, collaborations, rivalités, et surtout amours entrecroisées qui scandalisent la bonne société. Caroline, mariée à August Wilhelm Schlegel, s'éprend du jeune philosophe Schelling et finira par l'épouser. Dorothea Veit, fille du philosophe Moses Mendelssohn, quitte son mari pour Friedrich Schlegel. On divorce, on se déplace, on cohabite — à une époque où rien de tout cela ne se fait.

Ces désordres sentimentaux ne sont pas une anecdote croustillante en marge des idées. Ils en sont l'application. Si le moi est libre et se réalise, alors les conventions du mariage, de la fidélité imposée, de la place de la femme, deviennent des entraves à faire sauter. Friedrich Schlegel écrit Lucinde, un roman qui célèbre l'amour libre et le désir féminin, et fait scandale précisément pour ça. Les femmes du cercle ne sont pas de simples muses : Caroline écrit, traduit, corrige les textes de son entourage, souvent sans signer. Wulf s'attache à les sortir de l'ombre où l'histoire les avait laissées.

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04

Chapitre 4 — Ce que le romantisme a mis dans nos têtes

L'aventure d'Iéna est brève. En 1799, Fichte est parti ; les brouilles minent le groupe ; en 1801, Novalis meurt de la tuberculose à vingt-huit ans. En 1806, l'armée de Napoléon écrase les Prussiens sous les murs mêmes d'Iéna, et la petite ville qui avait rêvé de refaire l'esprit se retrouve occupée. Le cercle s'est dispersé bien avant. Mais l'idée, elle, avait déjà quitté la Saxe et n'allait plus revenir en arrière.

Ce que Wulf veut faire sentir, c'est à quel point cette idée est aujourd'hui invisible à force d'être partout. Quand on parle de « se trouver », de « rester fidèle à soi-même », de « faire ce qui nous rend vraiment nous », on parle romantique sans le savoir. L'idée que chacun porte en lui une singularité à cultiver, que la vie réussie est celle où l'on déploie ce qu'on est plutôt que d'occuper la place qu'on nous assigne — cette évidence contemporaine a été forgée là, par ces trentenaires.

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05

Conclusion

Iéna, en une dizaine d'années, a fait tenir dans une ville de quatre mille âmes une révolution sans armée. Une poignée de jeunes gens ont pris au sérieux une idée philosophique — le moi comme fondement — et l'ont fait descendre du séminaire jusque dans leurs amours, leurs revues, leurs poèmes et leurs scandales. Wulf reconstitue ce foyer avec ses géniaux et ses insupportables, ses femmes effacées de force et remises ici en pleine lumière, et rappelle que l'individu autonome dont nous héritons n'est pas tombé du ciel : il a été pensé, écrit et vécu par des gens dont on connaît les noms et les adresses.

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