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Les religions de la préhistoire, paléolithique

Les religions de la préhistoire, pa­léo­li­thique

André Leroi-Gourhan

Croyances du Paléolithique

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Description

Il y a vingt mille ans, quelqu'un s'est enfoncé dans le noir d'une grotte, parfois sur des centaines de mètres, en rampant par endroits, pour peindre un bison sur une paroi que personne n'habitait. Pas d'habitat là-dedans, pas de foyer, pas de déchets de cuisine : juste des images, loin du jour. On a longtemps regardé ces peintures comme de l'art, au sens où on l'entend aujourd'hui. André Leroi-Gourhan, préhistorien, a passé sa vie à démonter cette lecture confortable pour poser une question plus rugueuse : et si ces gestes relevaient d'un rapport au monde qu'on appellerait, faute de mieux, religieux ?

Le problème, c'est qu'on n'a aucun texte, aucun témoin, aucune parole. On a des os, des pigments, des sépultures, des alignements de figures. Des choses matérielles, muettes, qu'il faut faire parler sans leur prêter nos mots. Leroi-Gourhan, qui comptait, mesurait et cartographiait plutôt que de rêver, a voulu traiter ces traces comme des données avant d'y voir des symboles. Sa prudence est devenue une méthode, et sa méthode, une manière de dire ce que la préhistoire peut et ne peut pas savoir du sacré.

Car derrière la question des « religions du Paléolithique » se cache une tension qu'on retrouve partout où l'on fouille le passé profond : plus l'objet est fascinant, plus la tentation de le remplir avec nos propres croyances est forte. Un crâne entouré de pierres, une statuette féminine, un cerf peint — chacun appelle une histoire. Leroi-Gourhan a préféré se demander, à chaque fois, ce que la trace autorisait réellement à dire.

La question que l’on se pose : Que peut-on honnêtement déduire d'une croyance quand il ne reste que des os, des pigments et des cavités obscures ?Ce que l’on va voir : Le passage des traces matérielles — sépultures, objets, parois ornées — à l'idée d'un sacré préhistorique, et la discipline qu'impose cette lecture.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Ce que la terre a vraiment gardé

Le point de départ de Leroi-Gourhan est d'une simplicité têtue : on ne dispose que de ce que le sol a conservé. Du Paléolithique, cela veut dire des outils de pierre taillée, des ossements humains et animaux, des pigments, des objets gravés ou sculptés, et des parois ornées. Tout le reste — les gestes, les paroles, les récits, la musique peut-être — a disparu sans laisser de signe. Or une religion, telle qu'on la connaît, est faite surtout de paroles et de croyances. Ce qui en resterait matériellement est une fraction minuscule, et rien ne garantit que cette fraction soit la plus parlante.

Leroi-Gourhan insiste sur un écart vertigineux de temps. Le Paléolithique supérieur, période des grandes grottes ornées en Europe, couvre grosso modo de 40 000 à 10 000 ans avant le présent — trente millénaires, soit bien plus que toute l'histoire écrite réunie. Parler des « religions de la préhistoire » au singulier, ou comme d'un bloc, revient donc à écraser une durée immense où les comportements ont pu changer autant que nous avons changé depuis l'Antiquité. La prudence commence par là : refuser le mot unique pour un phénomène dont on ignore s'il était un.

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02

Chapitre 2 — Les grottes ornées et leur grammaire cachée

L'apport le plus célèbre de Leroi-Gourhan concerne les grottes. Plutôt que d'admirer chaque animal isolément, il a relevé systématiquement quelles espèces apparaissaient, en quelle proportion, et surtout à quels emplacements dans la cavité. Le résultat l'a frappé : les figures ne sont pas réparties au hasard. Chevaux et bisons dominent largement l'ensemble du corpus et occupent les grands panneaux centraux ; d'autres animaux — cerfs, bouquetins, félins, rhinocéros — se concentrent plutôt aux entrées, dans les diverticules ou le fond. Il y aurait donc une organisation, une sorte de mise en ordre récurrente d'une grotte à l'autre.

De cette régularité, Leroi-Gourhan a tiré l'idée que les parois formaient un ensemble structuré, non une accumulation de scènes de chasse. Les grottes ne représentent presque jamais ce que les gens mangeaient vraiment — les fouilles de leurs campements montrent surtout du renne, quasi absent des parois. On ne peignait donc pas son garde-manger. Les animaux semblaient tenir un rôle de signes, agencés selon une logique interne. Il a même proposé, de façon audacieuse, que certaines oppositions — notamment entre figures féminines et masculines, et entre deux grandes catégories d'animaux — structuraient une pensée symbolique du monde.

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03

Chapitre 3 — Mettre un mort en scène

Avant les grottes ornées, il y a plus ancien et plus universel : les sépultures. Dès le Paléolithique moyen, des Néandertaliens ont, dans certains cas, déposé leurs morts dans des fosses plutôt que de les abandonner. La question a nourri d'interminables débats, car tout dépend de ce qu'on accepte comme preuve d'une intention. Un corps retrouvé en position fléchie, dans une cavité creusée, suggère un geste délibéré ; mais Leroi-Gourhan rappelle qu'enterrer un mort n'est pas forcément croire à un au-delà. On peut inhumer par hygiène, par attachement, par peur du cadavre, sans métaphysique.

Avec le Paléolithique supérieur, les sépultures deviennent par endroits plus élaborées. On trouve des corps accompagnés d'objets, saupoudrés d'ocre rouge, parés de coquillages percés ou de perles cousues sur des vêtements disparus. Certaines tombes, en Europe centrale et orientale notamment, contiennent des milliers d'éléments de parure, signe d'un travail considérable consacré à un défunt. Ces aménagements disent au moins ceci : le mort faisait l'objet d'un traitement particulier, distinct de l'abandon. Il n'était pas un déchet, il était quelqu'un dont on marquait le départ.

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04

Chapitre 4 — Lire sans dic­tion­naire

L'enseignement le plus durable de Leroi-Gourhan n'est peut-être pas une thèse sur ce que croyaient les hommes du Paléolithique, mais une discipline du doute appliquée au passé profond. Interpréter une croyance sans texte, c'est traduire une langue dont on n'a ni grammaire ni locuteur. On tient des mots isolés — un crâne, une statuette, un cheval peint — et la tentation est immense de leur inventer une syntaxe. Le préhistorien sérieux, selon lui, est celui qui résiste à cette invention aussi longtemps que la trace ne la force pas.

Cette exigence a une conséquence inconfortable : beaucoup de questions restent sans réponse, et doivent le rester. Les fameuses « Vénus », ces statuettes féminines aux formes accentuées, ont été lues comme déesses mères, symboles de fécondité, objets érotiques, portraits, amulettes. Chaque lecture en dit souvent plus sur l'époque de l'interprète que sur le Paléolithique. Leroi-Gourhan observe que la projection est le vrai risque du métier : on remplit le silence préhistorique avec nos propres obsessions, puis on s'émerveille de les y retrouver.

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05

Conclusion

On était parti d'un bison peint au fond d'une grotte, d'un mort couché dans une fosse, d'une poignée de pigments rouges. On en ressort avec moins de certitudes qu'on n'en espérait, mais des certitudes mieux tenues. Les hommes du Paléolithique enterraient parfois leurs morts avec soin, investissaient des efforts considérables dans des images sans usage pratique, organisaient ces images selon des régularités repérables. Que tout cela relève d'une vie spirituelle est vraisemblable ; ce qu'étaient exactement ces croyances nous reste, pour l'essentiel, inconnu.

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