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Les règles de la méthode sociologique

Les règles de la méthode so­cio­lo­gique

Émile Durkheim

Traiter les faits sociaux comme des choses

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Description

En 1895, un universitaire bordelais de 37 ans publie un petit livre sec, presque un manuel, qui veut fonder une science qui n'existe pas encore vraiment. Émile Durkheim a déjà écrit sur la division du travail, il prépare son enquête sur le suicide, et il manque d'une chose décisive : une méthode. Pas une théorie de la société, mais un mode d'emploi. Comment étudier ce qui se passe entre les gens avec la même rigueur qu'un chimiste étudie une réaction ? Le titre dit tout le programme : des règles, une méthode, une discipline qui se tient debout.

Le problème, c'est que la matière résiste. Un fait social — une mode, un taux de mariage, une règle de politesse, une religion — n'a ni masse ni température. On ne le met pas sous un microscope. Et surtout, on a l'impression de le connaître de l'intérieur, puisqu'on le vit. Chacun a son idée sur la famille, la morale ou le crime. C'est précisément ce sentiment de familiarité que Durkheim veut briser. Pour lui, croire qu'on comprend la société parce qu'on y vit est le premier obstacle à une vraie science.

Son geste tient en une formule qui a fait scandale puis école : considérer les faits sociaux comme des choses. Non pas comme des idées qu'on a dans la tête, mais comme des réalités extérieures, dures, qui s'imposent à nous qu'on le veuille ou non. Tout le livre déplie ce qu'implique cette décision — et pourquoi elle change la façon dont on peut parler du collectif.

La question que l’on se pose : Comment étudier la société avec la rigueur d'une science, alors qu'on a le sentiment de la connaître de l'intérieur simplement parce qu'on la vit ?Ce que l’on va voir : La définition d'un objet neuf, la règle de méthode qui a fait scandale, et la manière radicale dont Durkheim veut qu'on explique le collectif.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Le fait social, une pression qu'on ne choisit pas

Avant de dire comment étudier, Durkheim doit dire quoi étudier. Et là, il refuse le terrain facile. La sociologie ne s'occupe pas de tout ce qui se passe dans une société — sinon elle se confondrait avec la biologie, la psychologie et l'histoire réunies. Son objet propre, c'est une classe précise de phénomènes qu'il appelle les faits sociaux. Un fait social, ce n'est pas ce qu'un individu ressent ou décide seul. C'est une manière d'agir, de penser ou de sentir qui existe en dehors de lui, et qui lui est transmise toute faite.

Le critère qu'il propose est double. D'abord l'extériorité : la langue qu'on parle, la monnaie qu'on utilise, les règles de droit, les croyances religieuses existaient avant qu'on naisse et continueront après. On les trouve en arrivant, comme on trouve les meubles d'une maison. Ensuite la contrainte : ces manières de faire s'imposent à nous, et on le sent surtout quand on résiste. Essayer de parler une langue inventée, de dater ses contrats comme on veut, d'ignorer les usages de deuil — et on rencontre aussitôt une résistance, une sanction, une gêne. La contrainte est le signe qui trahit le fait social.

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02

Chapitre 2 — Traiter les faits sociaux comme des choses

Vient alors la règle qui donne son nom à toute l'entreprise, et qui a valu à Durkheim des décennies de reproches : « il faut considérer les faits sociaux comme des choses ». La phrase a été lue comme une provocation matérialiste, comme si l'auteur réduisait la vie humaine à des cailloux. Ce n'est pas ça. Traiter quelque chose comme une chose, pour lui, ce n'est pas dire que c'en est une — c'est adopter une certaine attitude devant elle. L'attitude du savant qui ne connaît pas d'avance son objet et accepte de l'observer avant de le juger.

Car le vrai adversaire du livre, ce sont les prénotions. Avant toute étude, on a déjà des idées sur ce qu'est la famille, la morale, le crime, l'économie. Ces idées, on ne les a pas tirées de l'observation : on les a reçues, on les tient pour évidentes, et on les projette sur les faits au lieu de les regarder. Le chimiste a dû renoncer aux qualités sensibles naïves — le chaud, le froid, le sec — pour atteindre les corps réels. Le sociologue doit faire le même sacrifice : mettre entre parenthèses ce qu'il croit savoir pour laisser le fait se montrer.

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03

Chapitre 3 — Comment reconnaître le normal du pa­tho­lo­gique

Une science a besoin de distinguer ce qui est sain de ce qui est malade — sinon elle ne peut rien conseiller, rien diagnostiquer. Durkheim s'attaque donc à une question piégée : qu'est-ce qu'un fait social normal, par opposition à un fait pathologique ? La réponse facile serait morale : est normal ce qui est bien, pathologique ce qui est mauvais. Il la refuse, parce qu'elle fait rentrer les prénotions par la fenêtre. Il lui faut un critère objectif, qui ne dépende d'aucun jugement de valeur.

Son critère est statistique et comparatif. Est normal un fait qui se rencontre dans la généralité des sociétés d'un même type, au même stade de leur évolution. Est pathologique ce qui en dévie — ce qui est rare, exceptionnel, hors de la moyenne d'un type donné. La normalité n'est donc pas un idéal, c'est une mesure : ce qui est répandu et régulier. Le fait pathologique n'est pas le mal, c'est l'écart.

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04

Chapitre 4 — Expliquer sans remonter aux individus

C'est là que la méthode de Durkheim est la plus tranchante, et la plus dérangeante aujourd'hui encore. Pour expliquer un fait social, pose-t-il comme règle, il faut en chercher la cause dans d'autres faits sociaux — jamais dans les états de la conscience individuelle. Le collectif ne s'explique pas par l'addition des psychologies privées. Ce serait, dit-il, tenir le tout pour une simple somme de ses parties, alors que la vie sociale produit quelque chose que les individus isolés ne contiennent pas. Le tout est d'une autre nature que la partie.

L'image qu'il aime est chimique : l'eau est liquide, elle éteint le feu, alors qu'elle est faite d'hydrogène et d'oxygène, deux gaz dont l'un est hautement inflammable. Les propriétés de l'ensemble ne se lisent nulle part dans les éléments. De même, une solidarité, une croyance, un courant de suicides n'existent pas dans les têtes prises une à une ; ils naissent de la combinaison des consciences, de leur densité, de leur façon d'être reliées. On explique donc un fait social par la manière dont la société elle-même est faite — ses structures, ses densités, ses institutions — pas par les intentions des gens.

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05

Conclusion

Au bout du compte, ces Règles ne racontent pas une société en particulier — elles installent un regard. Partir d'un objet neuf, le fait social, défini par son extériorité et sa contrainte ; l'approcher comme une chose qu'on ne connaît pas d'avance, en suspendant ses prénotions ; mesurer le normal plutôt que le juger ; et chercher la cause du collectif dans le collectif. Quatre gestes qui tiennent ensemble, parce qu'ils visent tous la même chose : arracher l'étude de la société à l'évidence du vécu.

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