L'Afrique de Cheikh Anta Diop
Anta Diop, entre histoire et idéologie
Description
Dakar, fin des années 1950. Un jeune Sénégalais rentre d'un long séjour à Paris avec, dans ses bagages, une thèse refusée, un diplôme de physique nucléaire obtenu auprès de Frédéric Joliot-Curie, et une conviction qui ne le lâchera plus : l'Égypte ancienne, celle des pharaons et des pyramides, était une civilisation nègre. Pas métissée, pas voisine. Noire. Et de cette source, dit-il, descend une bonne part de ce que l'Occident appelle sa propre naissance intellectuelle. Cheikh Anta Diop ne sera jamais tout à fait reconnu par l'université française, mais il deviendra, pour des générations d'Africains et d'Afro-descendants, celui qui a rendu un passé.
L'historien François-Xavier Fauvelle-Aymar, spécialiste des mondes africains anciens, a consacré à ce personnage un livre qui refuse les deux pentes faciles. Ni le portrait du héros intouchable, ni le réquisitoire du savant disqualifié. Diop a posé des questions justes, souvent avant tout le monde, et il a parfois répondu avec des outils qui ne tenaient pas. Le séparer en deux — l'intuition féconde d'un côté, la démonstration contestable de l'autre — c'est se donner une chance de comprendre pourquoi une œuvre discutée sur le plan de la méthode reste, un demi-siècle plus tard, aussi vivante politiquement.
Car c'est là que loge toute la difficulté du cas Diop. On ne peut pas le lire comme un simple chapitre d'histoire de l'égyptologie. On ne peut pas non plus écarter la question scientifique au nom de ce qu'il représente. L'homme a voulu que l'histoire serve à quelque chose, et c'est précisément ce vœu qui complique le jugement qu'on peut porter sur lui.
La question que l’on se pose : Comment juger une œuvre qui est à la fois une démonstration savante et une arme pour réparer une humiliation collective ?Ce que l’on va voir : Le parcours d'un physicien devenu historien, l'argumentaire par lequel il voulut rendre l'Égypte à l'Afrique, et ce qu'en font aujourd'hui ceux qui le lisent avec les instruments de leur discipline.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un physicien de formation qui se fait égyptologue
Rien ne destinait Cheikh Anta Diop à l'histoire ancienne. Né en 1923 au Sénégal, il arrive à Paris en 1946 pour y étudier les sciences dures. Il travaille la physique et la chimie, suit l'enseignement de Frédéric Joliot-Curie, s'intéresse à la datation au carbone 14, aux techniques de laboratoire qui permettent d'interroger la matière du passé. Cette formation n'est pas une parenthèse : elle façonne sa manière de penser. Diop croira toute sa vie qu'une question historique peut, et doit, se trancher par des preuves matérielles, mesurables, aussi fermes que celles d'une expérience.
C'est dans ce Paris d'après-guerre, celui de la Négritude de Senghor et Césaire, celui des futurs indépendantistes, qu'il formule son projet. En 1954, il publie Nations nègres et culture, un ouvrage massif qui deviendra une sorte de bible pour toute une génération. Sa thèse de doctorat, soutenue autour du même sujet, est d'abord refusée faute d'un jury disposé à l'examiner. Il faudra attendre 1960 pour qu'il décroche enfin son titre, avec un jury élargi réuni à la Sorbonne.
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02 Chapitre 2 — L'Égypte noire, pierre angulaire de la démonstration
Le cœur de l'œuvre tient en une proposition : l'Égypte pharaonique était une civilisation de peuplement noir, et cette civilisation a irrigué celles qui l'ont suivie, Grèce comprise. Pour l'établir, Diop ne se contente pas d'une affirmation. Il accumule les registres de preuve, et c'est cette stratégie du faisceau qui fait l'originalité de sa démarche. Chaque argument, pris seul, pourrait être discuté ; ensemble, pense-t-il, ils forment une démonstration qu'on ne peut écarter.
Il mobilise d'abord l'anthropologie physique : la couleur de peau des Égyptiens telle que leurs propres représentations la donnent, les traits des momies, et même des analyses de mélanine qu'il tente de conduire en laboratoire. Il convoque les témoignages des auteurs grecs anciens, Hérodote le premier, qui décrivaient les Égyptiens comme ayant la peau sombre et les cheveux crépus. Il s'appuie sur la linguistique, cherchant à rapprocher l'égyptien ancien du wolof, sa propre langue, et plus largement des langues de l'Afrique de l'Ouest.
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03 Chapitre 3 — Une science mobilisée pour réparer une blessure
Pour saisir pourquoi Diop a tant compté, il faut se rappeler ce contre quoi il écrivait. Au milieu du XXe siècle, le discours colonial tenait encore que l'Afrique noire était un continent sans histoire, entré dans le temps par la porte européenne. Hegel l'avait formulé crûment un siècle plus tôt ; l'école et les manuels le répétaient à leur manière. Dans ce contexte, affirmer que la plus ancienne et la plus prestigieuse des civilisations antiques était africaine, c'était frapper le colonisateur sur son propre terrain, avec ses propres références.
Diop assume pleinement cette dimension. L'histoire, pour lui, n'est pas un exercice désintéressé : c'est la condition d'une renaissance africaine. Un peuple privé de son passé, répète-t-il, est un peuple désarmé, incapable de se projeter. Restituer aux Africains une antiquité glorieuse, c'est leur rendre la confiance nécessaire pour construire l'avenir, l'unité du continent, l'indépendance intellectuelle. L'égyptologie devient chez lui un acte de réparation autant qu'une recherche.
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04 Chapitre 4 — Quand l'historien lit l'historien de Diop
Reste la question que Fauvelle-Aymar ne contourne pas : que vaut la démonstration, jugée avec les outils d'aujourd'hui ? Et là, le verdict est nuancé mais ferme. Plusieurs des piliers de Diop ont vieilli. L'idée même d'une Égypte « noire » ou « blanche » plaque sur l'Antiquité une grille raciale moderne, binaire, que les Égyptiens ne connaissaient pas : ils se distinguaient de leurs voisins, mais pas selon nos catégories de couleur. Les rapprochements linguistiques entre l'égyptien ancien et le wolof ne résistent pas à la méthode comparative rigoureuse, qui exige des correspondances régulières et non des ressemblances isolées. La notion d'une unité culturelle africaine homogène, elle aussi, simplifie à l'excès un continent d'une immense diversité.
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05 Conclusion
Diop reste, au terme de cette lecture, un personnage impossible à ranger. Trop savant pour être réduit à un idéologue, trop orienté pour être lu comme un historien ordinaire. Fauvelle-Aymar ne tranche pas en faveur de l'un ou de l'autre : il montre que les deux cohabitent dans la même œuvre, et que c'est cette cohabitation qui la rend passionnante à examiner. L'homme a posé une question qui méritait de l'être, et il y a répondu avec les moyens de son époque, de sa formation et de son combat.
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