La culture des individus
Nos goûts sont plus dissonants qu'on croit
Description
Un cadre supérieur qui lit Proust le soir et regarde des émissions de téléréalité le dimanche. Une ouvrière qui ne manque jamais une exposition au musée. Un professeur d'université fan de hard rock et de films de série B. On croise ces gens tous les jours, et pourtant la sociologie de la culture les a longtemps traités comme des anomalies, des cas qui dérangent les grandes cases. Pendant des décennies, la thèse dominante disait l'inverse : dis-moi d'où tu viens, je te dirai ce que tu aimes. Les goûts raffinés aux dominants, la culture populaire aux dominés, et une frontière nette entre les deux.
Cette thèse porte un nom et un auteur immense : Pierre Bourdieu, et son livre La distinction, paru en 1979. L'idée a fait le tour du monde universitaire — les goûts ne sont pas innocents, ils trahissent une position sociale, et chaque classe a sa culture qui la sépare des autres. Vingt-cinq ans plus tard, un autre sociologue français, Bernard Lahire, reprend l'enquête avec une question simple et redoutable : et si on regardait, non plus des groupes, mais des individus, un par un, dans le détail de ce qu'ils lisent, écoutent, regardent vraiment ?
Ce qu'il trouve en 2004 dans La culture des individus fissure le tableau. La plupart des gens ne tiennent pas dans une seule case. Leurs pratiques culturelles sont faites de morceaux qui ne devraient pas aller ensemble — du savant et du populaire, du légitime et du trivial, cohabitant dans la même personne. La question n'est plus de savoir qui aime quoi, mais pourquoi presque personne n'aime seulement ce qu'il devrait aimer.
La question que l’on se pose : Et si nos goûts, pris individuellement, étaient bien plus incohérents que la carte des classes sociales ne le laisse croire ?Ce que l’on va voir : On part de la grande thèse de Bourdieu, on descend à l'échelle de l'individu, et on découvre une vie culturelle faite de contradictions assumées.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Le portrait qui ne colle plus à personne
Pour comprendre ce que fait Lahire, il faut d'abord saisir la force de ce qu'il conteste. Dans La distinction, Bourdieu démontre, enquête massive à l'appui, que les goûts se répartissent selon la position sociale. Les classes dominantes ont le monopole de la culture dite légitime — la musique classique, la peinture abstraite, la gastronomie, la littérature exigeante. Les classes populaires, elles, se tournent vers le fonctionnel, le festif, le concret. Entre les deux, les classes moyennes imitent, aspirent, se trompent parfois de code. La culture devient une arme de classement social, une manière de marquer sa supériorité sans jamais avoir l'air de le faire.
Le mécanisme central porte un nom : l'habitus. C'est l'ensemble des dispositions acquises dès l'enfance, dans la famille et à l'école, qui font qu'on préfère spontanément ceci plutôt que cela. L'habitus explique pourquoi le goût paraît naturel alors qu'il est socialement fabriqué. On croit aimer Bach par sensibilité personnelle ; en réalité, on aime Bach parce qu'on a grandi là où on aimait Bach. Le modèle est élégant, puissant, et il a structuré toute une discipline.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
02 Chapitre 2 — Descendre d'un cran : l'individu plutôt que la classe
Le geste de Lahire tient dans un changement de focale. Au lieu de demander comment les classes se distinguent les unes des autres, il demande comment un individu se répartit lui-même entre des pratiques de niveaux différents. La nuance paraît mince, elle est décisive. On passe de la variation entre les gens à la variation à l'intérieur de chaque personne. Et c'est là que tout se joue.
Pour le montrer, Lahire mène une enquête de grande ampleur au début des années 2000 : un volet quantitatif sur des milliers de personnes, doublé d'une série d'entretiens approfondis où l'on reconstitue le profil culturel complet d'individus singuliers. Pas seulement ce qu'ils déclarent aimer en façade, mais ce qu'ils consomment réellement, y compris ce qu'ils cachent, ce qu'ils minimisent, ce qu'ils pratiquent avec une pointe de gêne. L'entretien fait remonter ce que le questionnaire lisse.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
03 Chapitre 3 — Le profil dissonant comme norme, pas comme exception
Le mot que Lahire installe pour décrire ce phénomène est la dissonance. Un profil culturel est dissonant quand il combine des pratiques de légitimité inégale — du légitime et de l'illégitime chez la même personne. À l'inverse, un profil consonant aligne des pratiques du même niveau, tout en haut ou tout en bas de la hiérarchie. La thèse de Bourdieu supposait une forte proportion de profils consonants, chaque classe campée dans son registre.
Les données disent autre chose. La dissonance est largement majoritaire. La plupart des individus, quelle que soit leur position sociale, mélangent les registres. Les profils purement consonants — quelqu'un qui n'aimerait que du légitime, ou que du populaire — sont minoritaires, presque des cas limites. Autrement dit, l'exception qui gênait le modèle est en fait la règle. Le cadre qui lit Proust et regarde de la téléréalité n'est pas une bizarrerie : il est la situation ordinaire.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
04 Chapitre 4 — Ce que fabrique une vie culturelle faite de bric et de broc
Si les goûts individuels sont à ce point composites, c'est que la machine à transmettre la culture n'a jamais fonctionné aussi proprement qu'on l'imaginait. Dans une société où l'école prolonge la scolarité de tout le monde, où les médias font circuler les mêmes contenus dans tous les foyers, où l'on change de milieu, de ville, de conjoint au cours d'une vie, chaque personne traverse une multitude d'univers culturels avant d'avoir trente ans. L'héritage ne se transmet plus en bloc. Il arrive par fragments, de sources qui s'ignorent.
C'est là que Lahire déplace vraiment le regard. Là où Bourdieu voyait une structure sociale qui se reproduit presque à l'identique, il voit des individus pris dans des trajectoires qui les exposent à des dispositions incompatibles. La question n'est plus seulement « d'où viens-tu », mais « combien de mondes as-tu traversés, et dans quel désordre ». La culture d'un individu devient le sédiment de son parcours, pas la carte d'identité de sa classe. Et comme les parcours se sont diversifiés, les sédiments se sont mélangés.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
05 Conclusion
La culture des individus ne démolit pas Bourdieu, elle le remet à l'échelle où il devient faux. Vu de loin, le tableau des classes tient ; vu de près, chaque personne échappe à sa case. Lahire a fait descendre la sociologie de la culture jusqu'au grain de l'individu, et à ce grain, le goût pur et cohérent cède la place à un assemblage de pratiques que leur propriétaire lui-même ne saurait pas toujours justifier. L'ouvrier qui lit, le cadre qui regarde n'importe quoi, le professeur fan de série B : non des exceptions, mais la texture ordinaire des vies modernes.
Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !