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La Bibliothèque d'Alexandrie et l'histoire des textes

La Bi­blio­thèque d'Alexan­drie et l'histoire des textes

Luciano Canfora, Nathaël Istasse

Alexandrie et la survie des textes

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Description

On raconte l'histoire à peu près toujours pareil : une bibliothèque immense, des centaines de milliers de rouleaux, le savoir du monde antique réuni en un seul lieu d'Alexandrie — et puis le feu. Un incendie, et d'un coup l'humanité perd des siècles de connaissances, bascule dans l'obscurité, met mille ans à s'en remettre. L'image est tellement nette qu'on la garde en tête comme un fait acquis, avec sa date, son coupable, sa morale toute faite sur la fragilité de la culture.

Luciano Canfora, philologue italien qui a passé sa vie dans les textes anciens, a repris ce récit pièce par pièce. Et ce qu'il trouve est à la fois plus modeste et plus vertigineux. La bibliothèque a sans doute brûlé — plusieurs fois, par plusieurs mains, sur plusieurs siècles, sans qu'on puisse jamais dater « la » catastrophe. Mais ce n'est pas là que se joue l'essentiel. Ce qui a décidé de ce qui nous est parvenu d'Eschyle, de Sappho ou d'Aristote, ce n'est pas une nuit de flammes. C'est quelque chose de beaucoup plus lent, et de beaucoup moins spectaculaire.

Alexandrie, chez Canfora, devient le point d'entrée d'une autre histoire : celle des textes eux-mêmes, de leur fabrication, de leur recopie et de leur voyage à travers les siècles. Une histoire où le danger n'a pas le visage d'un incendiaire, mais celui d'un copiste fatigué, d'une mode littéraire qui change, d'un support qui vieillit.

La question que l’on se pose : Et si la vraie menace pour un texte ancien n'avait jamais été le feu, mais tout ce qui se passe entre deux copies ?Ce que l’on va voir : Comment une bibliothèque mythique sert à comprendre par quels chemins les textes antiques ont survécu — ou disparu — jusqu'à nous.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un incendie qu'on n'arrête pas de rejouer

La scène la plus célèbre met Jules César au centre. En 48 avant notre ère, assiégé dans Alexandrie, il fait incendier la flotte égyptienne dans le port, et le feu gagne les entrepôts du rivage. Plusieurs auteurs anciens évoquent des milliers de rouleaux partis en fumée à cette occasion. Pour beaucoup, l'affaire est pliée : César a brûlé la bibliothèque. Sauf que les sources ne disent pas tout à fait ça, et qu'elles se contredisent entre elles.

Canfora met le doigt sur ce désordre des témoignages. Certains parlent de rouleaux stockés près du port, en attente d'expédition, pas du fonds principal. D'autres, comme Strabon qui visite Alexandrie quelques décennies plus tard, semblent décrire une institution encore vivante. Et puis d'autres incendies sont invoqués : les troubles sous l'empereur Aurélien au IIIᵉ siècle, la destruction du Sérapeum par des chrétiens en 391, voire la conquête arabe du VIIᵉ siècle, chaque camp religieux attribuant volontiers la faute à l'autre.

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02

Chapitre 2 — Ce que contenait vraiment la grande collection

Les chiffres qui circulent sont énormes : quatre cent mille, cinq cent mille, parfois sept cent mille rouleaux. Canfora invite à les manier avec précaution. Un rouleau n'est pas un livre au sens moderne : une seule œuvre un peu longue en occupait plusieurs, et compter les rouleaux, ce n'est pas compter les titres. Les nombres transmis par les sources tiennent autant de la propagande royale que de l'inventaire.

Car la bibliothèque est d'abord un projet de pouvoir. Les Ptolémées, dynastie grecque installée en Égypte après Alexandre, veulent faire d'Alexandrie la capitale intellectuelle du monde hellénistique. On raconte qu'ils saisissaient les rouleaux trouvés sur les navires de passage pour les recopier — et gardaient parfois l'original en rendant la copie. On dit aussi qu'ils empruntèrent à Athènes, contre une caution énorme, les exemplaires officiels des grands tragiques, et préférèrent perdre la caution que rendre les rouleaux. Rassembler les textes, c'était affirmer une domination culturelle autant que servir le savoir.

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03

Chapitre 3 — Du rouleau au codex, le vrai tri

Un texte antique se présentait sur un rouleau de papyrus qu'on déroulait d'une main et enroulait de l'autre. Fragile, encombrant, peu pratique pour retrouver un passage, il avait surtout un défaut mortel : le papyrus vieillit mal, se craquèle, se déchire. Un rouleau qui n'était pas recopié à temps mourait de sa belle mort. La conservation n'était pas un état, c'était une activité qu'il fallait répéter sans cesse.

Entre le Iᵉ et le IVᵉ siècle de notre ère s'opère un changement de support que Canfora place au centre de l'histoire de la survie des textes : le passage du rouleau au codex, l'ancêtre de notre livre, avec ses feuilles cousues entre deux couvertures. Le codex, souvent en parchemin plus durable, est maniable, économe en place, facile à consulter. Il s'impose peu à peu, porté notamment par les communautés chrétiennes qui l'adoptent pour leurs écritures.

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04

Chapitre 4 — Ce que survivre veut dire pour un texte

En suivant Canfora, on finit par voir qu'un texte ancien n'est jamais un objet qu'on aurait retrouvé intact, comme une pièce de monnaie dans la terre. C'est l'aboutissement d'une chaîne de copies. Entre Eschyle et nous, il n'y a pas un parchemin unique traversant les siècles, mais des dizaines de mains qui ont recopié, l'une à partir de l'autre, en reproduisant le texte et, inévitablement, en l'altérant.

Chaque copie introduit sa part de hasard. Un copiste saute une ligne parce que deux mots se ressemblent, confond deux lettres, « corrige » un passage qu'il croit fautif, glisse dans la marge une note qu'un successeur intégrera au texte en croyant bien faire. La philologie moderne passe son temps à remonter cette filiation, à comparer les manuscrits survivants pour retrouver, derrière leurs divergences, ce qui a été écrit en amont. C'est exactement le geste des savants d'Alexandrie, prolongé sur deux millénaires.

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05

Conclusion

La bibliothèque d'Alexandrie, à la fin, n'est pas l'histoire d'une perte brutale mais le symbole trompeur d'une idée fausse : celle qu'un savoir réuni quelque part serait, par là même, à l'abri. Canfora démonte l'incendie fondateur non pour minimiser la perte, qui est réelle et immense, mais pour en déplacer la cause. Ce qui a décidé du sort d'Homère, de Sappho ou des tragiques, ce ne sont pas des flammes datables, c'est le lent travail du temps, des supports qui s'effritent et des mains qui recopient — ou renoncent à recopier.

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