Histoire De La Folie
Comment l'Occident a enfermé la folie
Description
Le 27 avril 1656, un édit royal crée à Paris l'Hôpital général. Sous ce nom, aucun lieu de soins : un ensemble d'anciens bâtiments — la Salpêtrière, Bicêtre, la Pitié — où l'on va regrouper, par milliers, des gens qui n'ont rien en commun sauf d'embarrasser la ville. Mendiants, vieillards sans ressources, filles perdues, blasphémateurs, débauchés, et, mêlés à eux, des fous. En quelques mois, environ un pour cent de la population parisienne se retrouve derrière des murs. Personne, à l'époque, ne juge ça scandaleux. C'est même présenté comme un geste de charité et d'ordre.
Trois siècles plus tard, un jeune philosophe nommé Michel Foucault s'arrête sur cette date. Dans un gros livre paru en 1961, tiré de sa thèse, il refuse de raconter l'histoire de la folie comme un progrès : les Lumières qui dissiperaient l'obscurité, la médecine qui remplacerait peu à peu la superstition. Il regarde ailleurs. Il se demande pourquoi, à un moment précis, l'Occident a cessé de côtoyer ses fous pour se mettre à les enfermer — et ce que ce geste, apparemment médical, doit en réalité à la morale, au travail et à la peur.
Son enquête remonte au Moyen Âge, où le fou circule encore librement, et descend jusqu'au médecin penché sur son patient. Entre les deux, il y a une rupture qu'on n'avait pas vue parce qu'elle semblait aller de soi. C'est cette évidence que Foucault défait, patiemment, archive après archive.
La question que l’on se pose : Pourquoi l'Occident classique a-t-il décidé, presque d'un coup, d'enfermer la folie plutôt que de vivre avec elle ?Ce que l’on va voir : Comment un édit de police s'est mué en savoir médical, et ce que cette mue révèle de ce qu'une société accepte de voir.
Sommaire
01 Chapitre 1 — L'Hôpital général, 1656 : un édit qui enferme
Foucault appelle ça le grand renfermement. Au milieu du XVIIe siècle, dans toute l'Europe, on bâtit ou on réaffecte des maisons pour y enfermer une catégorie de population qui n'existait pas comme telle auparavant : les inutiles. L'Hôpital général de Paris n'est pas un hôpital au sens où on l'entend. C'est une structure administrative, à mi-chemin de la prison et de l'hospice, qui reçoit sur simple décision des pauvres valides, des infirmes, des vieillards, des enfants abandonnés, des prostituées, des libertins et des fous. Aucun soin n'y est dispensé. On y entre, souvent, pour n'en plus sortir.
Ce qui frappe Foucault, c'est l'absence de distinction. Le fou n'est pas isolé comme malade ; il est rangé parmi les autres reclus, selon un seul critère commun : l'incapacité ou le refus de participer à l'ordre du travail. L'oisiveté, à l'âge classique, devient la faute majeure. Dans une société qui commence à faire du labeur une valeur morale, celui qui ne produit pas — qu'il soit mendiant par misère ou dément par trouble — tombe du même côté de la ligne. Le travail forcé, d'ailleurs, est au programme de ces maisons.
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02 Chapitre 2 — Ce qu'on range quand on range la folie
Enfermer, ce n'est jamais neutre : c'est trier, et trier, c'est désigner ce qu'une société ne veut plus voir. Foucault lit dans les registres d'internement une véritable géographie morale de l'âge classique. On y croise le vénérien, l'homosexuel, le prodigue qui a ruiné sa famille, l'athée, le vieillard sénile, la femme que son mari fait enfermer par lettre de cachet. Tous mêlés. Le fou partage sa cellule avec le débauché et le blasphémateur parce qu'ils relèvent, aux yeux du pouvoir, de la même déraison : un écart par rapport à la norme de la raison bourgeoise naissante.
Ce point est au cœur du livre. La folie n'est pas, pour Foucault, une réalité naturelle que chaque époque reconnaîtrait plus ou moins bien. C'est une construction, un partage que la société trace entre la raison et son dehors. Et ce partage se déplace. Ce qui relève de la folie à un moment donné — l'extravagance religieuse, la passion amoureuse excessive, la dépense sans mesure — dépend de ce que la raison classique a décidé d'exclure pour se définir elle-même. Enfermer les fous, c'est aussi, en creux, dire ce qu'est un homme raisonnable.
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03 Chapitre 3 — Du reclus au malade : l'invention d'un regard
À la fin du XVIIIe siècle, le dispositif se fissure. La société commence à trouver scandaleux que le fou soit enfermé avec le criminel, que le malade partage le sort du délinquant. On réclame une séparation. Les deux figures que Foucault met en scène sont Philippe Pinel, à Bicêtre et à la Salpêtrière autour de 1793, et l'Anglais William Tuke, qui fonde près de York une maison d'inspiration quaker. Le geste célèbre — Pinel libérant les aliénés de leurs chaînes — est devenu le symbole d'une libération. Foucault le relit tout autrement.
Car si l'on ôte les chaînes, on n'ouvre pas les portes. On retire le fou aux autres reclus pour le confier à un lieu qui lui est propre : l'asile. Et ce lieu n'est pas celui de la liberté retrouvée, c'est celui d'une surveillance d'un type nouveau. Chez Tuke, la contrainte physique est remplacée par une discipline morale : le fou doit se sentir regardé, jugé, responsable de sa conduite, apprendre la honte de son désordre. La chaîne de fer devient une chaîne intérieure. On ne frappe plus, on observe, on culpabilise, on redresse.
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04 Chapitre 4 — Ce que l'enfermement dit d'une société
Si le livre dérange encore, c'est qu'il déplace la question. On croit spontanément que la folie est une donnée, un fait de nature, et que l'histoire raconte comment on a appris, lentement, à la reconnaître et à la soigner. Foucault retourne le raisonnement. La folie, telle que nous la connaissons, n'existe pas avant le geste qui la met à part. C'est en l'enfermant, en la triant, en l'observant que l'Occident l'a produite comme objet. Avant, il y avait de la déraison, des présences inquiétantes, une parole en marge ; après, il y a une maladie avec ses symptômes et ses spécialistes.
De là une idée plus large, qui court sous toute l'enquête : une société se définit autant par ce qu'elle exclut que par ce qu'elle affirme. La raison classique ne s'est pas contentée de penser ; elle a tracé une frontière, et c'est en désignant son dehors — le fou, le reclus, l'inutile — qu'elle s'est reconnue elle-même. Le mur de l'Hôpital général n'enferme pas seulement des corps. Il dit où passe la limite entre ce qui a droit de cité et ce qui doit disparaître du regard. Chaque époque a sa ligne, et la déplace sans toujours s'en apercevoir.
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05 Conclusion
Tout part d'une date et d'un geste : 1656, les portes de l'Hôpital général qui se referment sur des milliers de reclus où le fou se perd dans la foule des indésirables. Trois siècles plus tard, on croyait avoir réparé cette violence en inventant la médecine mentale. Foucault montre que le geste n'a pas été annulé mais métamorphosé. De l'édit de police à la psychiatrie, une même ligne de partage se prolonge : celle qui range la folie du côté de ce qu'il faut mettre à l'écart et confier à d'autres.
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