Erving Goffman et la microsociologie
Goffman et l'ordre de l'interaction
Description
Un ascenseur. Trois personnes qui ne se connaissent pas, debout, les yeux fixés sur les numéros qui défilent. Personne ne parle, personne ne se regarde vraiment, chacun occupe son coin et compose un visage neutre. On a tous vécu cette scène sans jamais la trouver remarquable. Erving Goffman, lui, a passé sa vie à la trouver passionnante. Pour ce sociologue canadien installé aux États-Unis, c'est là, dans ces micro-arrangements qu'on exécute sans y penser, que se joue l'essentiel de la vie sociale.
Goffman est né en 1922 dans une petite ville de l'Alberta et mort en 1982, à l'âge de soixante ans, au sommet de sa carrière américaine. Entre les deux, il a construit une œuvre qui regarde là où personne ne regardait : les face-à-face ordinaires, les conversations de couloir, les regards qu'on évite, les excuses qu'on bredouille en bousculant quelqu'un. Il a appelé ça l'ordre de l'interaction, et il en a fait un objet d'étude à part entière, aussi sérieux que les classes sociales ou l'État.
Le livre d'Isaac Joseph consacré à Goffman reprend ce fil : comment un homme a réussi à faire de la poignée de main, du dîner gêné et de la salle d'attente des terrains d'enquête aussi riches qu'une usine ou un parlement. Et comment, pour y arriver, il a emprunté au théâtre un vocabulaire qui allait marquer durablement les sciences humaines.
La question que l’on se pose : Comment les plus petites scènes de la vie quotidienne, celles qu'on ne remarque jamais, peuvent-elles constituer un ordre social à part entière ?Ce que l’on va voir : Un sociologue qui transforme les gestes anodins en terrain d'enquête, et le théâtre en clé pour lire nos vies ordinaires.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un sociologue des petits riens
Quand Goffman commence à travailler, dans les années 1950, la sociologie américaine aime les grandes structures : les institutions, les classes, les systèmes de valeurs. Lui part dans la direction opposée. Sa thèse, soutenue à l'université de Chicago, repose sur une enquête menée aux îles Shetland, au large de l'Écosse, où il a observé pendant des mois la vie d'une petite communauté insulaire. Pas les lois, pas l'économie — la manière dont les gens se tenaient les uns face aux autres.
Ce déplacement du regard est son geste fondateur. Goffman décide que l'unité d'analyse pertinente n'est ni l'individu ni la société prise en bloc, mais ce qui se passe entre deux personnes quand elles sont physiquement en présence l'une de l'autre. Un sourire, un silence, un corps qui se détourne : voilà ses données. Il observe les salles d'hôpital, les casinos, les dîners, les trottoirs, avec la minutie d'un entomologiste penché sur une fourmilière.
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02 Chapitre 2 — Le théâtre de la présentation de soi
En 1956 paraît le livre qui rend Goffman célèbre : La présentation de soi dans la vie quotidienne. Son idée centrale tient en une image : la vie sociale ressemble à une pièce de théâtre. Dès qu'on se trouve devant d'autres, on joue un rôle, on tient un personnage, on soigne sa prestation. Goffman ne dit pas qu'on ment — il dit qu'on performe, au sens où un acteur performe. Se présenter aux autres, c'est toujours, un peu, monter sur scène.
Il pousse la métaphore très loin, et c'est ce qui la rend efficace. Il distingue la scène, où l'on se montre sous son meilleur jour, et les coulisses, où l'on relâche le personnage. Le serveur impeccable qui soupire et rigole dès qu'il passe la porte de la cuisine : voilà le passage de la scène aux coulisses. Il parle aussi d'équipes qui jouent ensemble — un couple qui maintient devant les invités une version concertée de sa vie commune — et de tout ce qui peut faire rater la représentation : le faux pas, le fou rire, l'objet qui tombe au mauvais moment.
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03 Chapitre 3 — L'ordre de l'interaction comme institution
Avec les années, Goffman élargit et durcit son propos. La métaphore théâtrale lui sert de porte d'entrée, mais ce qu'il vise, c'est plus ambitieux : montrer que les interactions de face-à-face forment un ordre autonome, avec ses propres lois, irréductible aux structures sociales habituelles. Il baptise ce domaine l'ordre de l'interaction, et il en fera le thème de son discours de président de l'Association américaine de sociologie, prononcé peu avant sa mort.
Cet ordre a ses mécanismes. Goffman décrit l'engagement — ce qui fait qu'une conversation tient, que les participants s'y maintiennent attentifs, se relancent, évitent les silences gênants. Il analyse la face, cette image de soi qu'on met en jeu à chaque rencontre et qu'il faut préserver, la sienne comme celle des autres. Perdre la face, faire perdre la face à quelqu'un : ces expressions courantes décrivent exactement l'enjeu que Goffman met au jour. Chaque interaction est un équilibre fragile où il s'agit de ne faire chuter personne.
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04 Chapitre 4 — Les rites profanes du quotidien
Il y a, au cœur de l'œuvre de Goffman, une filiation qu'il revendique : celle d'Émile Durkheim. Le sociologue français avait montré, en étudiant les religions, que les rites servent à entretenir le lien social et à sacraliser certains objets. Goffman reprend l'idée et la déplace. Les rites existent toujours, dit-il, mais ils ont changé d'adresse. Ce qui est désormais sacré dans nos sociétés, ce n'est plus Dieu ni le totem du clan : c'est l'individu lui-même.
D'où l'expression qui résume peut-être le mieux son regard : les rites d'interaction. Dire bonjour, remercier, s'excuser, demander des nouvelles, céder le passage — ces gestes minuscules sont des cérémonies. Ils ne transmettent presque aucune information utile ; leur fonction est tout entière rituelle. Ils signalent qu'on reconnaît l'autre comme une personne digne d'égards, un petit sanctuaire qu'on ne profane pas. Chaque politesse est une offrande, chaque excuse une réparation après une offense, même symbolique.
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05 Conclusion
Revenons à l'ascenseur du début. Trois inconnus, le silence, les regards qui glissent. On sait maintenant que cette scène, loin d'être vide, est pleine à craquer de travail social : chacun y gère sa face, protège celle des autres, exécute l'inattention civile et accomplit, sans un mot, un petit rite de respect mutuel. Goffman a passé sa vie à rendre visible cette activité invisible, à montrer qu'il n'existe pas de moment social anodin, et que le tact ordinaire est une compétence aussi vertigineuse qu'une langue.
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