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Épicure

Épicure

Pierre-Marie Morel

Épicure, la nature et la raison

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Description

Dans l'Antiquité tardive, « épicurien » était déjà une insulte. Les adversaires d'Épicure, puis les Pères de l'Église, en ont fait le jouisseur par excellence, l'homme du ventre et des banquets, le philosophe du « mangeons et buvons, car demain nous mourrons ». L'image a tenu deux mille ans. Elle colle encore à l'adjectif qu'on emploie pour un restaurant ou une carte des vins. Pierre-Marie Morel, dans son livre consacré au philosophe, part précisément de ce malentendu pour le défaire, et pour remonter à ce qu'Épicure disait vraiment.

Car le vrai Épicure, né à Samos vers 341 avant notre ère, vivait sobrement dans un jardin à Athènes, mangeait du pain et un peu de fromage, et bâtissait une doctrine où l'éthique n'est pas une invitation à profiter mais le point d'arrivée d'une physique. Avant de parler du bonheur, il faut comprendre de quoi le monde est fait. Chez lui, tout se tient : la théorie des atomes commande la théorie des dieux, qui commande la théorie de la peur, qui commande enfin la façon de vivre. Rien n'est posé pour le plaisir de spéculer.

Morel reconstitue cet édifice à partir des trois lettres conservées, des Maximes et des témoignages indirects — car l'essentiel de l'œuvre a disparu. Ce qui en ressort n'est pas un art de jouir, mais une discipline de l'apaisement, où connaître la nature sert d'abord à ne plus trembler devant elle.

La question que l’on se pose : Comment une théorie des atomes finit par dicter une manière de vivre, et pourquoi Épicure n'a jamais été l'épicurien qu'on raconte.Ce que l’on va voir : La façon dont la matière, le hasard et la connaissance se nouent chez Épicure pour aboutir à une idée très précise, et très sobre, de ce qu'est le plaisir.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Rien ne naît du rien, rien ne retourne au rien

Tout commence par un principe que Morel place au cœur de la physique épicurienne : rien ne naît de rien, et rien ne se dissout dans le néant. Si les choses pouvaient surgir du vide, n'importe quoi naîtrait de n'importe quoi, sans ordre ni régularité. Or le monde est réglé : les arbres donnent des fruits selon leur espèce, les saisons reviennent. Cette constance signale qu'il existe des éléments stables, indestructibles, à partir desquels tout se compose et se recompose. Ces éléments, Épicure les appelle les atomes — littéralement, ce qui ne peut être coupé.

Hérité de Démocrite, l'atomisme devient chez Épicure autre chose qu'une curiosité de savant. Deux réalités seulement existent en propre : les atomes et le vide. Les atomes sont pleins, insécables, en nombre infini ; le vide est l'espace sans lequel ils ne pourraient ni se mouvoir ni se rencontrer. Tout le reste — les corps, les couleurs, les odeurs, nous-mêmes — n'est qu'agencement provisoire de ces corpuscules. Les atomes diffèrent par la forme, la taille, l'ordre dans lequel ils s'assemblent. De ce répertoire fini de combinaisons sort la variété infinie de ce qui existe.

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02

Chapitre 2 — Un clinamen et la fin du destin

Il y a un problème dans l'image des atomes tombant dans le vide. S'ils tombent tous à la même vitesse, en lignes parallèles, ils ne se rencontrent jamais. Rien ne se forme. Pour que des agrégats naissent, il faut que les trajectoires se croisent. Épicure introduit donc une déviation minime, imprévisible : à un moment indéterminé, en un lieu indéterminé, un atome s'écarte très légèrement de sa chute. Ce léger écart suffit à provoquer les chocs, les accrochages, les tourbillons d'où sortent les mondes. Les Romains, après Lucrèce, l'appelleront le clinamen.

Morel insiste sur le caractère délibérément infime de cette déviation. Elle n'a pas de cause assignable, elle ne suit aucune règle. Et c'est précisément ce qui compte. Dans la physique de Démocrite, tout était rigoureusement déterminé : chaque choc découlait du précédent, sans jeu ni échappée. Ce déterminisme intégral menaçait l'éthique entière, car si tout est fixé d'avance, nos décisions ne sont que des maillons d'une chaîne, et la responsabilité s'effondre. Épicure refuse ce verrou. La déviation introduit dans la nature une marge, une ouverture par où quelque chose comme la liberté devient pensable.

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03

Chapitre 3 — Connaître pour apaiser, pas pour savoir

Épicure n'étudie pas la nature par curiosité. Il le dit sans détour : si nous n'étions pas troublés par les phénomènes célestes et par la crainte de la mort, nous n'aurions aucun besoin de physique. La connaissance a une fonction thérapeutique. On observe le ciel, les atomes, la formation des mondes, pour une seule raison : dissiper les frayeurs qui empoisonnent l'existence. La vérité n'est pas une fin en soi, elle est le moyen d'atteindre la tranquillité de l'âme, ce qu'Épicure nomme l'ataraxie.

Deux grandes peurs sont visées. La peur des dieux, d'abord. Pour les Grecs, le tonnerre, les éclipses, les tremblements de terre étaient des signes d'une colère divine qu'il fallait apaiser. Épicure répond que les dieux existent — ils sont même parfaits et bienheureux — mais qu'ils vivent dans une sérénité totale, sans se mêler des affaires du monde. Un être parfaitement heureux ne s'occupe ni de punir ni de récompenser : il serait absurde qu'il se fatigue à gérer l'univers. Les phénomènes naturels s'expliquent par des causes physiques, pas par des intentions. Dès lors, rien à craindre, rien à implorer.

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04

Chapitre 4 — Le plaisir n'est pas ce qu'on croit

Reste le mot qui a fait toute la réputation, et toute la caricature : le plaisir. Épicure affirme en effet que le plaisir est le principe et la fin de la vie heureuse, ce que nous recherchons d'abord et vers quoi tout revient. Mais Morel montre à quel point la suite a été oubliée. Le plaisir visé n'est pas la jouissance active, l'accumulation de sensations fortes, le festin et l'excès. C'est avant tout un état négatif : l'absence de douleur dans le corps, l'absence de trouble dans l'âme. Le plaisir le plus haut n'est pas celui qu'on ajoute, c'est celui qui reste quand la souffrance a disparu.

De là une distinction centrale : tous les plaisirs ne se valent pas, parce que tous les désirs ne se valent pas. Épicure les classe. Il y a les désirs naturels et nécessaires — manger quand on a faim, boire quand on a soif, se mettre à l'abri — faciles à satisfaire et dont la privation fait souffrir. Il y a les désirs naturels mais non nécessaires — le raffinement d'un mets plutôt que le simple pain. Et il y a les désirs ni naturels ni nécessaires — la richesse sans fin, la gloire, le pouvoir —, vains car sans limite et donc sources de tourment. La sagesse consiste à satisfaire les premiers et à se libérer des derniers.

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05

Conclusion

Au terme du parcours que reconstitue Morel, la figure du jouisseur s'est entièrement dissoute. Le plaisir d'Épicure est une sobriété tranquille, obtenue après qu'on a compris de quoi le monde est fait et cessé d'en avoir peur. Les atomes expliquent que rien ne nous survit ; le clinamen délivre du destin ; la connaissance désarme la crainte des dieux et de la mort ; et c'est seulement une fois l'âme apaisée que le plaisir mesuré, celui du corps sans douleur et de l'esprit sans trouble, peut devenir le fil d'une vie.

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