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Achever Clausewitz

Achever Clausewitz

René Girard

Clausewitz lu par le désir mimétique

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Description

En 2007, un homme de quatre-vingt-trois ans publie un livre qui ressemble à une déclaration de guerre contre son propre optimisme. René Girard, anthropologue français installé à Stanford depuis des décennies, a passé sa vie à montrer que les sociétés humaines désamorcent leur violence par le sacrifice, le bouc émissaire, le religieux. Et là, dans un long entretien avec Benoît Chantre devenu bouquin, il revient sur un traité de stratégie militaire du XIXᵉ siècle qu'il lit, dit-il, depuis la mort de sa femme — comme on relit un texte qui fait peur. Le titre est un programme : Achever Clausewitz.

Carl von Clausewitz, c'est l'officier prussien qui a écrit De la guerre après avoir vu Napoléon écraser l'Europe. Tout le monde retient de lui une formule : la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. Girard, lui, s'arrête sur une intuition que Clausewitz a eue puis recouverte presque aussitôt : la guerre, livrée à elle-même, tend vers l'extrême. Deux adversaires qui s'imitent, qui surenchérissent, qui se renvoient coup pour coup — jusqu'où ça monte ? Clausewitz a vu le gouffre et a détourné le regard. Girard refuse de détourner le sien.

Ce qui rend ce livre étrange, c'est qu'un penseur du désir et du religieux aille chercher sa clé chez un théoricien de la bataille. Girard ne décrypte pas la stratégie : il lit Clausewitz comme un symptôme, le moment où la pensée occidentale a touché du doigt sa propre mécanique de destruction sans vouloir la nommer.

La question que l’on se pose : Pourquoi un anthropologue de la paix religieuse finit-il sa vie en relisant un traité de guerre comme une prophétie ?Ce que l’on va voir : Comment le duel que décrit Clausewitz devient, sous la plume de Girard, la loi d'une violence qui ne s'arrête plus.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un vieux stratège rattrapé par un an­thro­po­logue

Pour comprendre ce que Girard va chercher chez Clausewitz, il faut savoir d'où il vient. Depuis les années 1960, son idée centrale tient en une phrase : on ne désire pas les choses pour elles-mêmes, on désire ce que désire un autre. C'est le désir mimétique. Deux personnes qui convoitent le même objet finissent par s'intéresser moins à l'objet qu'à leur rivalité. Elles s'imitent, se copient, deviennent des doubles. Et cette rivalité, à grande échelle, menace de contaminer toute une communauté — jusqu'à ce qu'un mécanisme la détourne sur une victime unique, le bouc émissaire, qui recoud le groupe en se faisant sacrifier.

Pendant cinquante ans, Girard a surtout décrit comment les sociétés contiennent cette violence. Le sacré, les rites, les interdits : autant de digues patiemment construites pour empêcher que la rivalité ne déborde. Son récit avait quelque chose de rassurant, même quand il était sombre. L'humanité savait, sans le savoir, canaliser ce qui la menaçait de l'intérieur, et chaque culture inventait ses propres soupapes pour survivre à sa propre violence.

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02

Chapitre 2 — La montée aux extrêmes, prise au mot

Au tout début de De la guerre, Clausewitz pose une idée vertigineuse. Si l'on raisonne en pure logique, la guerre ne connaît pas de limite interne. Chaque adversaire veut désarmer l'autre, l'autre réplique, le premier surenchérit, et ainsi de suite. Clausewitz appelle ça la montée aux extrêmes : trois réciprocités d'action qui, en théorie, poussent la violence jusqu'à son maximum absolu. Rien, dans la logique du conflit lui-même, ne commande de s'arrêter avant l'anéantissement.

Et puis Clausewitz se ravise. Dans la vraie guerre, dit-il, il y a des frictions, de la fatigue, des hésitations, de la boue, des ordres mal transmis. Surtout, il y a la politique qui tient la bride : l'État fixe un but, la guerre sert ce but, elle s'arrête quand le but est atteint. La fameuse formule — la guerre, continuation de la politique — est précisément ce qui vient refermer le gouffre que Clausewitz venait d'ouvrir. La politique est le frein, et ce frein rassure.

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03

Chapitre 3 — Napoléon, Hitler, et le modèle qui s'emballe

Clausewitz a écrit sous le choc de Napoléon. L'empereur français avait, pour lui, inventé une guerre nouvelle : massive, rapide, totale, mobilisant un peuple entier. Girard remarque un détail que les lecteurs de Clausewitz évacuent souvent — le Prussien, qui a combattu la France, est aussi fasciné par Napoléon. Il l'admire autant qu'il le hait. C'est déjà du mimétisme : on imite le modèle qu'on affronte, on devient ce qu'on combat.

Girard déroule alors une généalogie franco-allemande de la violence réciproque. L'Allemagne vaincue et humiliée imite la France napoléonienne, veut la surpasser, la dépasse. 1806, 1870, 1914, 1918, 1940 : chaque guerre répond à la précédente en montant d'un cran. Les traités de paix ne referment rien, ils rechargent l'arme. Versailles, en 1919, ne clôt pas la Première Guerre mondiale ; il prépare la seconde en humiliant le vaincu, donc en nourrissant la prochaine réplique. Ce couple de la France et de l'Allemagne, deux nations qui n'ont cessé de se mesurer l'une à l'autre, devient le laboratoire parfait de sa thèse.

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04

Chapitre 4 — Quand la violence n'a plus de frein

Reste la question que tout le livre porte sans oser trop la dire : si rien n'arrête plus la montée aux extrêmes, où va-t-elle ? Girard répond par un mot qu'un penseur laïque emploie rarement de cette façon — apocalypse. Pas au sens d'un châtiment divin, d'un Dieu vengeur qui enverrait le feu. Au sens où la violence humaine, désormais sans régulateur sacrificiel, porte en elle sa propre capacité d'autodestruction. L'apocalypse n'est pas infligée d'en haut : elle est ce que les hommes se font à eux-mêmes quand plus rien ne les retient.

Girard relie ça au christianisme d'une manière inattendue. En révélant que la victime est innocente, l'Évangile a rendu impossible l'ancien mensonge qui apaisait les foules. Il a dit la vérité sur la violence — et en la disant, il a retiré à l'humanité son antidote archaïque. Le christianisme n'apporte donc pas une paix garantie ; il apporte un savoir qui met l'humanité face à un choix nu. Soit renoncer à la réciprocité violente, soit aller au bout de l'escalade. Il n'y a plus de tiers mécanisme pour décider à notre place, plus de sacrifice qui rejoue le vieux tour de passe-passe. La responsabilité, pour la première fois, est entièrement entre nos mains.

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05

Conclusion

Girard est parti d'un vieux traité prussien et d'une formule que tout le monde croyait connaître. Il en est ressorti avec l'inverse de ce qu'on en retient d'habitude : non pas la guerre maîtrisée par la politique, mais la guerre qui échappe à la politique et impose sa logique de surenchère. Achever Clausewitz, c'est finir le geste que le Prussien avait interrompu par prudence — regarder la montée aux extrêmes jusqu'au bout, sans la correction rassurante. Le duel initial, deux adversaires qui s'imitent, contient déjà toute l'histoire.

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