
Multiculturalisme
Quels éléments l’État devrait-il prendre en compte lorsqu’il nous gouverne et nous accorde des droits ?
Description
"Multiculturalisme" de Charles Taylor, publié en 1992, est un essai qui aborde les défis et les opportunités posés par la diversité culturelle dans les sociétés démocratiques contemporaines. Taylor, philosophe canadien de renom, défend l'idée que la reconnaissance des identités culturelles est essentielle pour le respect de la dignité individuelle et pour la cohésion sociale dans des sociétés de plus en plus diversifiées. L'auteur examine les politiques de multiculturalisme et les débats sur les droits des minorités, en plaidant pour un modèle de démocratie inclusive qui valorise et intègre la diversité culturelle.
L'ouvragepropose une réflexion profonde sur les principes éthiques et politiques qui devraient guider l'interaction entre cultures dans le cadre de la démocratie libérale.
Sommaire
01Introduction
Reconnaître et traiter les groupes et les individus comme égaux semble impliquer d’ignorer leurs particularités. En effet, aucune d’entre elles ne saurait fonder le droit à un quelconque privilège. L’humanité des individus doit suffire à leur garantir des droits fondamentaux.
Cependant, les sociétés deviennent de plus en plus multiculturelles et la seconde moitié du XXe siècle, et en particulier les années 1980, a vu grandir les revendications de ces communautés. Ils demandent désormais aux régimes démocratiques de ne plus gouverner les individus égaux de manière impersonnelle, sans tenir compte de ce qui les distingue les uns des autres. Mais au contraire de s’intéresser à leurs particularités et de s’assurer que celles-ci ne valent pas aux individus d’être dominés, socialement et politiquement.

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02Pourquoi exige-t-on désormais que notre identité soit reconnue ?
L’être humain a un besoin universel d’être reconnu pour ce qu’il est. Reconnaître quelqu’un, c’est être capable de l’identifier ; et c’est également lui attribuer de la valeur. L’être humain a ainsi besoin qu’on puisse l’identifier en tant que tel (ce qui implique par exemple qu’on ne le traite pas comme un animal ou comme une machine) et qu’on lui attribue de la valeur (ce qui est fait à travers les droits fondamentaux accordés à l’être humain). Il n’est donc pas évident que le besoin de reconnaissance s’étende jusqu’à nos particularités.
Être reconnu comme un être humain, abstraction faite de nos singularités, c’est déjà être reconnu, dans les deux sens du terme. Si on remonte par exemple à la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel, la reconnaissance qu’obtenait l’esclave était celle d’une nature humaine universelle, qu’il avait réalisée en se rendant capable de transformer la nature par son travail. Dans ce texte de référence sur le besoin humain de reconnaissance par autrui, l’esclave ne voyait en revanche pas son identité particulière, celle d’esclave, reconnue.

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03La politique d’égale dignité serait-elle plus juste ?
Les États démocratiques modernes peuvent cependant ne pas accéder à cette revendication et plutôt choisir d’appliquer une conception classique du libéralisme. Celle-ci défend en premier lieu l’égale liberté des individus et la juste répartition des richesses. Le respect de cette égale liberté implique alors une grande neutralité de l’État qui ne doit pas intervenir ni même se prononcer quant à l’identité particulière des individus. Le libéralisme classique répond au besoin de reconnaissance, en offrant une reconnaissance fondée sur la seule humanité des individus.
Pour les détracteurs d’une « politique de la différence », ce libéralisme classique est un gage d’égalité. Puisqu’il ne prend en compte que notre nature universelle, il ne peut avantager ni exclure personne. L’alternative démocratique à la politique de la différence est donc la politique d’égale dignité, qui ne prend en compte aucune différence entre les individus.

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04Comment peut-on reconnaître équitablement nos différences ?
Appliquer la politique de la différence n’est pas aisé, car il faut éviter de produire de nouvelles inégalités par l’avantage accordé à certaines communautés. Une piste de réflexion développée par Charles Taylor est donc de commencer par favoriser la démocratie délibérative. Cette conception de la démocratie permet de construire notre identité par le dialogue, et de signifier aux institutions quels sont les besoins de chaque communauté. Cela implique de penser que notre identité est « dialogique », c’est-à-dire construite par le dialogue.
Charles Taylor s’oppose ici à une tradition philosophique issue de Descartes, pour qui l’identité – dont la définition la plus stricte serait la permanence de caractéristiques – reposait sur une substance, c’est-à-dire une nature cachée et stable en nous. Mais si l’identité se construit par le dialogue, alors elle est mouvante et ne dépend pas que de soi, mais également des autres. La démocratie doit donc permettre cela. En faisant en sorte que la reconnaissance publique ne soit pas qu’un statut fixe, mais nous permette d’en débattre et d’échanger avec d’autres citoyens sur ce que nous partageons ou non avec eux.

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05Faut-il toutefois limiter la politique de la différence ?
Ne devrait-on pas limiter cette politique de la différence au motif que la défense des cultures minoritaires revient pour l’État à rompre dangereusement avec sa neutralité ? Ce n’est pas l’avis de Charles Taylor, qui parvient à montrer que cette neutralité est illusoire et dangereuse. Illusoire, car les États suivant une politique libérale classique prônent un universalisme, alors qu’ils sont en réalité l’expression de la culture dominante. Cette défense culturelle implicite passe évidemment inaperçue, mais est néanmoins perceptible par ceux qui ne s’y reconnaissent pas. Et elle est dangereuse pour eux, car elle est implicitement discriminatoire.
Si on admet la légitimité de la défense publique des minorités culturelles, jusqu’où doit-elle cependant aller ? Charles Taylor montre que cette politique de la différence implique deux choses : non seulement de défendre la survie des minorités culturelles, mais encore de reconnaître leur mérite. Le premier aspect implique logiquement le second puisque faire en sorte qu’une minorité culturelle puisse s’épanouir au sein d’une société revient à dire qu’elle mérite de continuer à exister et prospérer. L’auteur analyse de manière honnête les difficultés que cela pose. Par exemple, pour une culture minoritaire, l’attribution de mérite de la part de la culture majoritaire peut sembler condescendante et ainsi ne pas répondre au besoin de reconnaissance.

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06Conclusion
Charles Taylor parvient ainsi à défendre le communautarisme qui lui tient à cœur sans jamais passer sous silence les difficultés qu’il pose en société.

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07Zone critique
L’argumentation de Charles Taylor est très convaincante, mais à condition d’adhérer à son postulat de départ : la diversité qui existe dans toute société ne prend sens que dans la considération de ce qui différencie les individus les uns des autres. Cette diversité aurait au contraire pu être rattachée à l’élargissement des horizons culturels, intellectuels et spirituels des individus. C’est-à-dire qu’au lieu de tirer le multiculturalisme vers la prise en compte de nos différences, on pourrait également le faire tendre vers l’universalité de ce que les communautés ont en commun dans les faits, et pourraient potentiellement partager en droit.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Multiculturalisme : différence et démocratie, Paris, Éditions Flammarion, coll. « Champs Flammarion », 2007.
Du même auteur – Les sources du moi : la formation de l’identité moderne, Paris, Éditions du Seuil, coll. « La couleur des idées », 1998.

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