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Entretiens sur la pluralité des mondes

Entretiens sur la pluralité des mondes

Bernard de Fontenelle

La vie ailleurs, expliquée à une marquise

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Description

En 1686, un homme d'esprit déjà connu dans les salons parisiens publie un petit livre qui ne ressemble à rien de ce qui se fait alors en matière de science. Pas de latin, pas de démonstrations, pas de table de calculs. À la place, une scène : un philosophe passe six soirées dans le parc d'un château, à se promener au clair de lune avec une marquise, et à lui expliquer comment l'univers est fait. Bernard de Fontenelle a vingt-neuf ans. Son pari est simple et carrément osé pour l'époque : raconter le cosmos à une femme du monde qui n'y connaît rien, sans jamais l'ennuyer.

Le livre s'appelle Entretiens sur la pluralité des mondes. Il arrive à un moment charnière. Copernic a déplacé la Terre du centre du monde un siècle et demi plus tôt, Galilée a braqué sa lunette vers le ciel, Descartes a proposé sa mécanique des tourbillons. Mais tout ça reste enfermé dans des traités que seuls les savants lisent. Fontenelle, lui, prend cette révolution encore tiède et la pose sur l'herbe d'un jardin, entre deux réflexions galantes. Le succès est immédiat, durable, et le livre sera réédité et augmenté pendant un demi-siècle.

Ce qui frappe, en le relisant, c'est l'audace de l'hypothèse qui tient le tout : et si chaque planète, chaque étoile, abritait sa propre vie, ses propres habitants, ses propres mondes ? L'idée n'est pas neuve, mais personne ne l'avait encore servie avec cette légèreté, dans un décor aussi charmant, à un public aussi large.

La question que l’on se pose : Comment raconter l'infini du cosmos à quelqu'un qui n'a jamais ouvert un traité d'astronomie — sans trahir la science ni endormir l'auditoire ?Ce que l’on va voir : Six soirées dans un parc, où une marquise curieuse apprend à peupler le ciel d'autres vies que la sienne.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un parc, une marquise, et le ciel qui tourne

Le dispositif est le vrai coup de génie du livre. Fontenelle ne nous donne pas un cours ; il nous invite chez une marquise, dans sa propriété de campagne, et nous laisse écouter. Le soir, quand il fait trop beau pour dormir, le philosophe et son hôtesse descendent dans le parc. Elle pose des questions, parfois naïves, parfois redoutables. Il répond, détourne, revient. Toute la science de l'époque passe par cette conversation, et jamais elle ne pèse, parce que la marquise ne lâche rien tant qu'elle n'a pas compris pour de bon.

Le choix de l'interlocutrice n'est pas anodin. En faisant d'une femme du monde son élève, Fontenelle vise explicitement un public qui n'avait pas accès au savoir : les gens cultivés mais non spécialistes, et singulièrement les femmes des salons, qui faisaient alors la pluie et le beau temps de la vie intellectuelle sans qu'on leur destine le moindre traité. Il le dit dans sa préface : il a voulu un livre que les dames pourraient lire sans plus d'effort qu'un roman, mais qui leur donnerait de quoi penser.

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02

Chapitre 2 — Le tourbillon qui remplace les cristaux

Une fois la Terre mise en mouvement, il faut expliquer comment tiennent les planètes. Fontenelle abandonne l'ancienne idée des sphères de cristal — ces coquilles transparentes et solides où l'on croyait les astres fixés — et adopte la mécanique de son maître à penser, Descartes. L'univers y est rempli d'une matière subtile en perpétuel mouvement, qui forme d'immenses tourbillons. Chaque étoile est le cœur d'un tourbillon, et les planètes y nagent comme des brins de paille emportés dans un remous d'eau.

Le Soleil, dans ce schéma, siège au centre de son tourbillon, et la Terre, Vénus, Mars, Jupiter sont entraînés autour de lui par le fluide invisible qui tournoie. Fontenelle file la comparaison avec soin : il faut imaginer une rivière qui fait tourner des fétus à des distances différentes, les plus proches du centre allant plus vite. C'est faux au regard de la physique qui viendra après — Newton balaiera les tourbillons une génération plus tard — mais c'est l'état de la science la plus avancée en 1686, et Fontenelle la restitue honnêtement.

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03

Chapitre 3 — La Lune habitée, et le vertige du pareil

Vient alors le cœur sulfureux du livre : la pluralité des mondes habités. Fontenelle commence par le plus proche, la Lune. Puisque c'est un corps solide, éclairé par le Soleil, avec peut-être ses montagnes et ses vallées — Galilée en avait montré les reliefs à la lunette —, pourquoi n'aurait-elle pas, elle aussi, ses habitants ? Des êtres faits autrement que nous, adaptés à leur monde, mais des habitants tout de même. La marquise s'amuse d'abord, puis s'inquiète : et s'ils nous regardaient, eux, depuis là-haut ?

Fontenelle avance avec malice. Il ne jure pas que la Lune soit peuplée ; il montre qu'il n'y a aucune bonne raison de parier qu'elle ne l'est pas. Son argument tient en une analogie tenace : la nature ne fait rien en vain, et il serait étrange qu'elle ait semé des mondes partout pour ne les meubler nulle part. De planète en planète, il peuple le système solaire. Les habitants de Mercure, grillés par la proximité du Soleil, seraient vifs et emportés ; ceux de Saturne, transis de froid dans leur lointain, lents et flegmatiques. Chaque monde, son peuple, son tempérament.

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04

Chapitre 4 — Des étoiles par milliers, chacune un soleil

Les dernières soirées élargissent encore le cadre, et c'est là que le livre prend toute sa portée, bien au-delà de l'astronomie. Fontenelle quitte le système solaire pour les étoiles fixes. Chacune, dit-il, est un soleil comme le nôtre, lointain au point de nous paraître un simple point de lumière, mais centre de son propre tourbillon, entourée de ses propres planètes, elles-mêmes peut-être habitées. L'univers n'a plus de bords assignables. Il se déploie en une multitude de mondes que l'imagination n'arrive pas à compter.

Ce qui se joue ici dépasse l'inventaire du ciel. Fontenelle est en train d'inventer une manière de parler de science qui n'existait pas. Avant lui, le savoir se transmettait entre savants, en latin, par démonstrations. Lui prend un contenu de pointe — le copernicanisme, la cosmologie cartésienne, les découvertes de la lunette — et le coule dans une forme littéraire : le dialogue, la promenade, le badinage galant. Il ne simplifie pas en appauvrissant ; il garde les idées fortes et les rend conversables. C'est un geste nouveau, et il fera école.

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05

Conclusion

Au terme des six soirées, la marquise n'est pas devenue astronome, et ce n'était pas le but. Elle a appris à lever les yeux autrement : à voir dans la Lune un monde possible, dans chaque étoile un soleil, dans le ciel entier un voisinage peuplé plutôt qu'un plafond peint pour elle seule. Fontenelle l'a conduite de l'immobilité rassurante de Ptolémée jusqu'au vertige des mondes innombrables, sans jamais la brusquer, en lui laissant le plaisir de conclure elle-même. Le livre se referme sur un univers ouvert, où l'homme a perdu sa place centrale mais gagné d'immenses perspectives.

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