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Biopouvoir en culture de l'écran

Biopouvoir en culture de l'écran

Sylvie Bauer, Christelle Centi, Hélène Machinal, Monica Michlin, Arnauld Regnauld

Le biopouvoir à l'épreuve des écrans

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Description

Un bracelet qui compte les pas, une appli qui note le sommeil, un visage scanné à l'aéroport, une série où des corps sont filmés, améliorés, surveillés jusqu'à l'os. On passe ses journées devant des écrans qui, discrètement, enregistrent ce que fait le corps vivant : son rythme, sa fatigue, sa localisation, sa manière de vieillir. On appelle ça confort, sécurité, bien-être. Rarement pouvoir. Et pourtant.

En 2019, cinq chercheurs — Sylvie Bauer, Christelle Centi, Hélène Machinal, Monica Michlin et Arnauld Regnauld — publient un ouvrage collectif qui part d'une notion forgée par Michel Foucault dans les années 1970, le biopouvoir, pour la confronter à quelque chose que Foucault n'a pas connu : la culture de l'écran. Leur hypothèse tient en une phrase : le pouvoir qui s'exerce sur la vie a trouvé dans l'image animée, la fiction et le dispositif numérique un terrain nouveau, et il faut regarder les écrans pour comprendre ce qu'il devient.

Leur matière n'est pas le rapport administratif ni le tableau statistique. C'est la fiction — romans, films, séries — doublée des dispositifs qui nous filment et nous mesurent. Là où Foucault lisait des registres de population, eux lisent des récits qui mettent en scène des corps gouvernés par et à travers l'écran. Le déplacement n'est pas anecdotique : il change la texture même de ce qu'on étudie quand on étudie le pouvoir.

La question que l’on se pose : Qu'advient-il du biopouvoir de Foucault lorsqu'il passe par les écrans qui nous filment, nous mesurent et nous racontent ?Ce que l’on va voir : Comment une notion née pour décrire la gestion des populations se recompose à l'âge du corps numérisé et des fictions d'écran.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Foucault et le pouvoir qui gère la vie

Avant de parler d'écrans, il faut revenir à la source. Le mot biopouvoir apparaît chez Michel Foucault au milieu des années 1970, surtout dans La Volonté de savoir, premier tome de son Histoire de la sexualité paru en 1976, et dans ses cours au Collège de France. L'idée est simple à énoncer, vertigineuse à suivre : à partir du XVIIIᵉ siècle, le pouvoir cesse de se définir d'abord par le droit de faire mourir — le glaive du souverain — pour se redéfinir par la capacité de gérer la vie. Non plus « laisser vivre et faire mourir », mais « faire vivre et laisser mourir ».

Ce basculement a deux versants, que Foucault distingue. D'un côté, une discipline qui vise le corps individuel : le dresser, l'optimiser, lui imposer des horaires, des postures, des rythmes — l'école, la caserne, l'usine, l'hôpital. De l'autre, une biopolitique qui vise la population comme masse vivante : les taux de natalité, l'espérance de vie, les épidémies, l'hygiène, la gestion des flux. Le pouvoir moderne tient les deux bouts. Il façonne chaque corps et administre l'ensemble des corps.

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02

Chapitre 2 — Quand l'écran devient le lieu du corps

L'intuition centrale du livre tient dans un renversement. Chez Foucault, le pouvoir dispose d'instruments pour observer les corps à distance. Dans la culture de l'écran, l'écran n'est plus un instrument parmi d'autres : il devient le lieu même où le corps existe, se donne à voir et se laisse capter. On ne regarde plus seulement à travers lui — on vit dedans. Le corps vécu et le corps affiché finissent par se confondre.

Les auteurs insistent sur le double visage du dispositif. L'écran montre et l'écran enregistre dans le même geste. La montre qui affiche le nombre de pas transmet ce nombre ailleurs ; la caméra qui déverrouille le téléphone par le visage constitue une base de traits ; l'appli qui suit un cycle menstruel dessine une courbe que d'autres peuvent lire. Le plaisir de se voir et la capture de soi ne sont pas deux moments successifs : c'est la même opération. Le sujet se surveille lui-même, volontairement, avec le sentiment de se prendre en main.

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03

Chapitre 3 — Les fictions qui mettent le biopouvoir en scène

L'ouvrage est collectif, et chaque chapitre arrive avec son corpus : romans de science-fiction, cinéma, séries télévisées, arts numériques. Ce qui relie ces lectures, c'est une même question posée à chaque œuvre : qui regarde le corps, qui en tient le compte, et au nom de quoi ? Les fictions d'anticipation offrent le terrain le plus net, parce qu'elles poussent jusqu'au bout des logiques déjà à l'œuvre autour de nous. Un monde où l'espérance de vie se code en unités affichées au poignet, un autre où une note sociale accessible sur écran décide de l'accès au logement : la biopolitique y devient littérale, visible à l'œil nu.

Les auteurs s'attardent sur la figure du corps augmenté ou numérisé — ce qu'on range parfois sous le terme de posthumain. Dans ces récits, la frontière entre le vivant et sa représentation d'écran se brouille : un personnage peut être sauvegardé, dupliqué, rejoué. La mort cesse d'être le terme que Foucault plaçait à l'horizon du souverain ; elle devient un paramètre gérable, une donnée qu'on efface ou qu'on restaure. Gouverner la vie prend alors un sens inédit — gouverner aussi ce qui, du corps, survit à l'écran sous forme d'information.

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04

Chapitre 4 — Du pouvoir sur les corps au pouvoir sur les images

Si l'on prend de la hauteur, l'apport de l'ouvrage est de montrer que le biopouvoir ne s'est pas simplement prolongé sur les écrans : il s'y est reconfiguré. Chez Foucault, le pouvoir sur la vie travaillait des corps physiques et des populations réelles, avec l'image pour relais lointain. Dans la culture de l'écran, l'image n'est plus un relais — elle devient la matière première. Le corps qui compte, de plus en plus, c'est le corps capté : le profil, la courbe, le visage reconnu, l'avatar, la trace. Gouverner la vie revient alors à gouverner ses représentations.

Ce déplacement a des conséquences lourdes. Tant que le pouvoir visait des corps, il rencontrait leur résistance, leur opacité, leur mortalité. Dès qu'il vise des images de corps, il travaille une matière infiniment plus malléable : duplicable, archivable, comparable, corrigeable. La vie convertie en données ne vieillit pas comme un corps ; elle se traite comme un fichier. Ce que les chercheurs pointent, c'est le risque d'un pouvoir qui perd de vue le vivant réel au profit de son double numérique — et qui gère le double comme s'il était la vie.

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05

Conclusion

Au départ, une notion que Foucault avait taillée pour les registres de population et les institutions de pierre. À l'arrivée, un pouvoir qui ne gère plus seulement des corps mais des images de corps — profils, courbes, visages reconnus, doubles numériques qu'on archive et qu'on corrige. L'ouvrage collectif ne dit pas que le biopouvoir a disparu ni qu'il s'est simplement répété. Il montre qu'il a changé de matière : la vie qu'il tient en main est désormais passée par l'écran, mesurée, montrée, consentie.

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