
Le fromage et les vers
Histoire d’un meunier de la région du Frioul, en Italie
Description
Le livre "Le fromage et les vers" raconte l’histoire d’un meunier de la région du Frioul, en Italie, Domenico Scandella dit Menocchio, qui mourut brûlé par l’Inquisition. Les dossiers des deux procès tenus contre lui à quinze ans d’intervalle livrent un tableau de ses pensées et de ses sentiments, de ses rêveries et de ses aspirations.
À travers l'histoire de ce meunier, Ginzburg explore les thèmes de la culture populaire, de la religion et de la pensée hérétique. La richesse des détails et l'approche minutieuse de l'auteur offrent une perspective inédite sur la vie quotidienne et la mentalité des gens ordinaires à cette époque.
Sommaire
01Introduction
L’ouvrage est une enquête menée par Carlo Ginzburg à propos des procès menés contre un meunier du Frioul au XVIe siècle : documents, indices, traces et discours, forment un résultat passionnant. Si son titre a de quoi dérouter le lecteur contemporain, il n’est qu’un fragment de ce qu’a prononcé l’accusé, Menocchio, face aux enquêteurs qui menaient l’instruction pour l’Inquisition afin d'obtenir l’aveu d'hérésie. Pour justifier sa vision de la création du monde, il aurait ainsi dit : « […] À ce que je pensais et croyais, tout était chaos, c’est-à-dire terre, air, eau et feu tout ensemble ; et que ce volume peu à peu fit une masse, comme se fait le fromage dans le lait et les vers y apparurent et ce furent les anges […]. »

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02Un homme ordinaire face à la justice
L’ouvrage s’ouvre sur le portrait de Domenico Scandella, surnommé Menocchio, né en 1532 à Montereale, dans la région du Frioul, en Italie. Marié, il était père de sept enfants et déclara à l’Inquisition être meunier. Il en portait d’ailleurs le costume traditionnel : veste, manteau et bonnet blanc et c’est dans cette tenue qu’il se présenta au procès. Il précisa également aux inquisiteurs être très pauvre bien que la dot que reçut sa fille lors de son mariage ne fut ni riche ni misérable, compte tenu des habitudes du temps. En 1581, il avait été podestat (premier magistrat du village) du bourg et fut administrateur de la paroisse. Menocchio était donc un notable de sa communauté et l’homme savait lire, écrire et compter.
Le 28 septembre 1583, Menocchio fut dénoncé au Saint-Office, et accusé d’hérésie. Le Saint-Office est une congrégation romaine créée au XVIe siècle pour juger les cas d’hérésie. Notre homme affirmait ne pas croire que le Saint-Esprit gouvernât l’Église et avait tenté de diffuser ses opinions, ce qui aggravait sa position. L’enquête menée atteste, par l’intermédiaire de divers témoignages, que le meunier agissait en prosélyte. Ses voisins ne furent pourtant pas hostiles au discours de Menocchio : tout au plus ils témoignèrent de leur désapprobation. Il y eut tout de même une dénonciation, ce qui déclencha l’instruction. Les enfants de Menocchio reconnurent dans le délateur anonyme le curé de Montereale, Odorico Vorai. Ils ne se trompaient pas. Le clergé local voyait d’un mauvais œil le meunier qui ne reconnaissait aucune autorité à la hiérarchie ecclésiastique.

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03Les idées de Menocchio
Après l’incarcération de Menocchio, ses fils lui vinrent en aide, lui trouvant un avocat et l’enjoignant à affirmer son obéissance à la Sainte-Église. Mais s’il demanda pardon, il ne renia rien et lorsque les interrogatoires reprirent, il abandonna toute réticence. On était le 28 avril 1584. Les idées qu’il émit étaient originales et surprenantes pour un homme du peuple : il dénonçait l’oppression qu’exerçaient les riches sur les pauvres, l’utilisation du latin comme langue incompréhensible par le plus grand nombre, et alla jusqu’à affirmer refuser tous les sacrements, y compris le baptême, comme des inventions des hommes et des instruments d’oppression du clergé. Il refusait également que le Christ soit mort pour racheter les péchés des hommes.
Carlo Ginzburg cherche ensuite à comprendre comment ce meunier avait pu exprimer de pareilles idées. Le Frioul, dans la seconde moitié du XVIe siècle, était une société aux traits fortement archaïques. Les grandes familles de la noblesse avaient encore un rôle prépondérant dans la région et à plusieurs reprises, des paysans s’étaient soulevés contre la noblesse, avaient incendié des châteaux. Les paysans se plaignaient d’être écrasés par le poids des impôts. Mais que pouvait savoir un meunier comme Menocchio de ces problèmes économiques et sociaux ? Il en a une image simplifiée, mais pourtant bien claire et a pleinement conscience de sa classe. À ses yeux, l’incarnation principale de l’oppression était la hiérarchie ecclésiastique.

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04Carlo Ginzburg à la recherche de la clé d’un raisonnement
Menocchio avait une conscience orgueilleuse de l’originalité de ses idées, c’est pourquoi il désirait les exposer aux plus hautes autorités et ne se tut pas face à ses interrogateurs. Aussi, il déclara que Dieu était un seigneur et, qu’en tant que tel, il ne travaillait pas. Ceux qui avaient œuvré à la construction du monde étaient ses ouvriers, les anges, produits par la nature, comme les vers sont produits par le fromage. Une nouvelle fois, le meunier s’attaquait aux Saintes Écritures. En même temps, il sentait le besoin de s’approprier la culture de ses adversaires, car il comprenait que l’écriture et la capacité de maîtriser et de transmettre la culture écrite, étaient des sources de pouvoir. Il ne se limita donc pas à dénoncer une « trahison des pauvres » par l’utilisation du latin, mais accusait en réalité l’Église de ne pas vouloir que ses savoirs soient sus.

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05L’issue du premier procès
Les interrogatoires se terminèrent le 12 mai 1584 et Menocchio fut reconduit en prison. Finalement, le 17 mai, il refusa l’avocat qui lui était proposé et donna aux juges une longue lettre dans laquelle il demandait pardon et qui se terminait par cette phrase : « Et ne regardez point à mon erreur et à mon ignorance. » Il reconnaissait avoir violé les commandements de Dieu, de l’Église et compara ses juges au Christ miséricordieux. L’étude de sa graphie permet à Carlo Ginzburg d’affirmer que le meunier n’avait pas une grande pratique de l’écrit, malgré ses activités à Montereale.
L’obstination de Menocchio était telle qu’après avoir essayé de le convaincre, les juges le déclarèrent hérétique. Ce qui frappe Carlo Ginzburg, c’est la longueur de la sentence, quatre ou cinq fois plus grande que d’ordinaire. Menocchio fut condamné à abjurer publiquement toutes les hérésies qu’il avait soutenues, à accomplir diverses pénitences, à porter toujours l’habit marqué de la croix et à passer tout le reste de sa vie enfermé, à la charge de ses enfants. Au XVIe siècle, les peine de prison n’étaient pas si fréquentes. Aussi, les établissements ne prenaient pas toujours en charge l’ensemble des frais liés à l’enfermement.

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06Un second procès
Le meunier reprit rapidement sa place de notable dans sa communauté. Malgré ses ennuis avec le Saint-Office, sa condamnation et la prison, il fut nommé en 1590 trésorier de l’église de Montereale. Personne, apparemment, ne se scandalisa du fait qu’un hérétique administrât les fonds de la paroisse. De même, un témoignage de 1595 confirme que le prestige de Menocchio était resté intact auprès des habitants de son village.
En 1596, pendant le carnaval, Menocchio quitta Montereale et se rendit à Udine. Sur la place, il rencontra un certain Lunardo Simon et se mit à bavarder avec lui. Il recommença à soutenir ses anciennes opinions et son interlocuteur s’empressa de le signaler à l’Église. Considéré comme récidiviste, l’Inquisition décida alors de rouvrir son dossier sans l’en avertir à partir d’octobre 1598. En juin 1599, Menocchio fut arrêté et enfermé dans la prison d’Aviaro. Le 12 juillet, il comparut à nouveau devant ses juges. Quinze années s’étaient écoulées depuis ses premiers interrogatoires. Il était désormais un vieillard de soixante-sept ans, maigre, les cheveux et la barbe blanche. Quand on lui demanda s’il avait encore des doutes sur les questions pour lesquelles il avait été condamné, Menocchio ne sut pas mentir, et ne nia pas. Le 2 août, la Congrégation du Saint-Office se réunit : Menocchio fut déclaré relaps, c'est-à-dire récidiviste. Le second procès était fini. On décida toutefois de soumettre le coupable à la torture pour lui arracher les noms de ses complices, évidemment en vain. Par son silence Menocchio voulut souligner jusqu’au bout, devant les juges, que ses pensées étaient nées dans l’isolement, au seul contact des livres.

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07Conclusion
À travers l’étude de Menocchio, il est possible de voir apparaître de surprenantes analogies entre les tendances de fond de la culture paysanne, et celle des secteurs plus avancés de la haute culture du temps. Expliquer ces analogies par une simple diffusion du haut vers le bas reviendrait à accepter que les idées naissent exclusivement au sein des classes dominantes. Le refus de cette hypothèse est pourtant difficile à démontrer, pour des individus dont la culture était presque exclusivement orale. D’où la valeur de l’étude d’un cas comme Menocchio qui permet de connaître un peu mieux l’histoire des classes populaires.

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08Zone critique
Cet ouvrage peut sembler ancien, mais il n’a pourtant pris que peu de rides. Pour Carlo Ginzburg, les sources de l’Histoire ont l’inconvénient de n’évoquer que la culture des vainqueurs, des dominants et des lettrés. À travers les procès de l’Inquisition, il trouve un moyen d’accès à la culture populaire. C’est une posture méthodologique qu’utilisent encore les historiens de nos jours, et nombreux sont ceux qui s’inspirent des travaux menés sur Menocchio. Soulignons également que ce livre se lit avec plaisir, avec envie, à la manière d’un polar, ce qui renforce encore son intérêt.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Le fromage et les vers. L’univers d’un meunier du XVIe siècle, Paris, Aubier, coll. « Histoires », 1980.

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