La Relation énigmatique entre philosophie et politique
Philosophie et politique, lien énigmatique
Description
En 399 avant notre ère, Athènes juge un vieil homme de soixante-dix ans pour impiété et corruption de la jeunesse. Socrate ne nie presque rien, ne demande pas grâce, et finit par boire la ciguë au terme d'un procès que la démocratie athénienne a conduit dans les règles. Un philosophe condamné à mort par la cité qui l'avait vu naître, débattre, agacer tout le monde sur l'agora pendant des décennies. L'épisode fondateur de toute la philosophie occidentale est aussi, dès le départ, une affaire politique.
C'est de cette scène que part Alain Badiou pour reprendre une question qui le tient depuis soixante ans : qu'est-ce qui relie exactement la pensée et la cité ? Le philosophe français, longtemps professeur à l'École normale supérieure, maoïste convaincu et lecteur acharné de Platon, refuse les deux réponses faciles. Non, le philosophe n'est pas un sage au-dessus de la mêlée. Non, il n'est pas non plus le conseiller du prince qui souffle les bonnes décisions. Entre les deux, il y a un rapport plus tordu, que Badiou appelle justement énigmatique.
L'énigme tient à ceci : la philosophie a besoin de la politique pour penser, mais elle ne la commande pas, elle ne la remplace pas, et parfois elle en meurt. Le lien n'est ni de domination ni de service. Reste à savoir de quoi il est fait, et pourquoi deux mille quatre cents ans après la ciguë, la question n'a toujours pas été refermée.
La question que l’on se pose : Qu'est-ce qui relie vraiment la philosophie et la politique, si ce n'est ni le pouvoir ni le conseil ?Ce que l’on va voir : On remonte à Socrate pour démêler un rapport que Badiou tient pour aussi nécessaire qu'insaisissable.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Socrate condamné — quand la cité tue son penseur
Badiou aime commencer là où tout commence, et tout commence mal. Socrate ne laisse aucun écrit, ne fonde pas d'école, passe ses journées à interpeller les Athéniens sur la place publique, à démonter leurs certitudes une par une. Il demande au général ce qu'est le courage, au prêtre ce qu'est la piété, au politique ce qu'est la justice — et chaque fois il montre que celui qui croyait savoir ne savait pas. Ce n'est pas un enseignement, c'est un harcèlement intellectuel méthodique, et la cité finit par ne plus le supporter.
Le point que souligne Badiou, c'est que le procès n'est pas un malentendu. Athènes ne se trompe pas de coupable, elle ne cède pas à une rumeur. La démocratie athénienne a parfaitement identifié ce que Socrate fait : il introduit dans la cité une exigence qui n'est pas celle de la cité. Il parle au nom d'une vérité qui ne se vote pas, qui ne se négocie pas sur l'agora, et qui vient donc déranger l'ordre même du collectif. Le conflit est réel, frontal, et il est politique de part en part.
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02 Chapitre 2 — Vérité contre opinion, l'écart qui divise
Pour Badiou, tout se joue sur une distinction que Platon a posée une fois pour toutes : l'écart entre l'opinion et la vérité. L'opinion, en grec la doxa, c'est ce que chacun croit, ce qui circule, ce sur quoi la cité s'accorde ou se dispute. Elle est multiple, changeante, légitime à sa façon — la démocratie vit d'elle. La vérité, elle, ne se compte pas en voix. Elle n'appartient à personne et ne se décide pas à la majorité. Socrate meurt exactement sur cette ligne de fracture.
Le problème, c'est que la politique est le royaume de l'opinion. Elle rassemble, elle divise, elle compose avec les intérêts et les passions du plus grand nombre. La philosophie, à l'inverse, prétend tenir un discours qui vaut indépendamment de ce que les gens pensent. On voit le malaise. Si le philosophe impose sa vérité à la cité, il devient tyran. S'il se plie à l'opinion commune, il cesse de philosopher. Entre les deux, Badiou refuse de choisir le confort.
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03 Chapitre 3 — La philosophie pense sous condition de la politique
Voici le cœur du dispositif de Badiou, et sa thèse la plus personnelle. La philosophie, dit-il, ne pense pas toute seule. Elle n'a pas de matière propre, pas de vérité à elle. Elle travaille à partir de ce qui se passe ailleurs, dans quatre domaines qu'il appelle ses conditions : la science, l'art, l'amour et la politique. Sans eux, la philosophie tourne à vide, devient bavardage ou commentaire. La politique n'est donc pas un sujet parmi d'autres pour le philosophe. C'est l'une des sources qui le font exister.
Cela renverse l'image courante. On imagine volontiers le philosophe surplombant l'actualité, jugeant les affaires humaines depuis une hauteur sereine. Badiou dit l'inverse : c'est la politique réelle qui met la philosophie au travail, qui lui fournit des exemples vivants de ce qu'une vérité veut dire quand elle s'affronte au monde. Platon pense après la mort de Socrate ; Marx pense à partir des soulèvements ouvriers ; Badiou lui-même pense à partir de mai 68 et des luttes qui l'ont suivi. Chaque fois, l'événement politique précède et nourrit la réflexion.
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04 Chapitre 4 — Un philosophe armé d'une idée, jamais d'un programme
Si l'on remonte de Socrate jusqu'à aujourd'hui, une chose frappe dans la position de Badiou : le philosophe n'a aucun pouvoir à offrir, et il ne doit surtout pas en vouloir. Le siècle qui vient de passer a montré où mène la figure du penseur-législateur, celui qui prétend détenir la formule de la société juste et la fait appliquer par l'État. Badiou, marxiste assumé qui a traversé les désastres du communisme réel, ne s'y trompe pas. Le rôle du philosophe n'est pas de gouverner, ni même de conseiller ceux qui gouvernent.
Son rôle est plus modeste et plus têtu à la fois : tenir ouverte une place. Celle d'une idée — Badiou parle volontiers de l'idée d'égalité, de l'idée communiste au sens large — contre l'affirmation partout répétée qu'il n'y a pas d'alternative, que le monde tel qu'il va est le seul possible. Le philosophe ne propose pas un programme électoral. Il rappelle qu'une vérité politique a existé, qu'elle peut revenir, et qu'il serait faux de la ranger au rang de vieille illusion. C'est un travail de fidélité, pas de prophétie.
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05 Conclusion
On était parti d'un vieil homme buvant la ciguë parce qu'il avait trop questionné sa cité. On y revient autrement. Pour Badiou, cette mort n'est pas le malheur d'un philosophe isolé, c'est la scène originelle d'un rapport qui n'a jamais cessé : la pensée a besoin de la politique pour avoir une matière, et la politique a besoin de la pensée pour que ses vérités ne soient pas englouties par l'opinion. Ni l'une ni l'autre ne commande. Entre les deux court un écart qui ne se referme pas, et qui est précisément le lieu où quelque chose se pense.
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