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Construire l'ennemi

Construire l'ennemi

Umberto Eco

Toute société se fabrique un ennemi

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Description

Un soir à New York, Umberto Eco monte dans un taxi. Le chauffeur, au nom impossible à prononcer, lui demande d'où il vient. D'Italie, répond Eco. Le type réfléchit, puis lâche qu'il n'y a pas de problème avec l'Italie, et se met à énumérer ses vrais ennemis à lui — un peuple lointain qu'il déteste avec application. Eco découvre alors que, dans le pays d'origine du chauffeur, ce peuple honni n'existe pour ainsi dire pas : presque personne là-bas ne l'a jamais croisé.

De cette scène minuscule, Eco tire une conférence, puis l'essai qui ouvre un recueil paru en 2011. Son constat tient en une phrase : cet homme avait besoin d'un ennemi, et comme il n'en avait pas sous la main, il s'en était fabriqué un. Avoir un adversaire, écrit Eco, n'est pas seulement utile pour définir notre identité — c'est aussi un moyen de nous procurer un obstacle à la mesure duquel évaluer notre système de valeurs. L'ennemi serait donc moins une menace réelle qu'un besoin.

Eco n'écrit pas ça en moraliste indigné. Il le pose en sémiologue amusé et un peu inquiet, qui a passé sa vie à décortiquer comment les signes se construisent — et qui range l'ennemi parmi les objets fabriqués, au même titre qu'un mythe ou un roman. L'affaire n'est pas de savoir si les ennemis existent, mais de comprendre par quels gestes une société les dessine quand elle n'en a pas.

La question que l’on se pose : Pourquoi une société qui n'a pas d'ennemi finit-elle presque toujours par s'en inventer un ?Ce que l’on va voir : Comment Eco démonte la fabrication de l'adversaire, et où ce chantier le mène dans le reste de ses essais.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un chauffeur de taxi et un Pakistanais inexistant

L'anecdote du taxi n'est pas un simple ornement. Eco en fait sa porte d'entrée parce qu'elle isole le phénomène à l'état pur. L'homme déteste un groupe qu'il n'a jamais rencontré, dans un pays où ce groupe est quasi absent. La haine ne vient donc pas d'un conflit vécu, d'une blessure, d'une concurrence concrète. Elle précède son objet. C'est elle qui cherche une cible, pas la cible qui provoque la haine.

Ce renversement est le cœur de l'essai. On croit spontanément qu'on déteste quelqu'un parce qu'il nous a fait du tort. Eco suggère l'inverse : on a d'abord besoin de quelqu'un à détester, et on habille ensuite ce besoin avec des raisons. L'ennemi remplit une fonction avant d'avoir un visage. Il sert à tracer une frontière entre un « nous » rassurant et un « eux » menaçant, et par là même à nous dire qui nous sommes.

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02

Chapitre 2 — Portrait-robot : comment on dessine l'ennemi

Une fois établi qu'on fabrique l'ennemi, Eco s'attache aux procédés. Et là, le sémiologue devient précis. À travers vingt siècles de textes, de pamphlets et de propagande, il retrouve toujours les mêmes ingrédients. L'ennemi est d'abord rendu laid. Il sent mauvais, il est difforme, sa peau, ses dents, sa démarche trahissent une nature inférieure. La répulsion physique sert de preuve morale : ce qui dégoûte le corps ne peut pas être bon.

Eco aligne les exemples sans les présenter comme des leçons, plutôt comme des pièces d'une même collection. Les Romains décrivaient les barbares comme des bêtes puantes. Les chrétiens prêtaient aux juifs une odeur particulière. Les traités racistes du dix-neuvième siècle mesuraient des crânes pour y lire la bassesse. À chaque époque, le même geste : transformer une différence en tare visible, pour que la haine paraisse dictée par l'évidence sensible plutôt que par un choix.

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03

Chapitre 3 — Monstres utiles : ce que l'ennemi rend possible

Reste la question du à quoi ça sert. Car si la figure persiste à travers les siècles, c'est qu'elle rend des services. Eco en recense plusieurs, entremêlés. Le plus évident est politique : rien ne soude un groupe comme une menace commune. Face à l'ennemi désigné, les querelles internes s'apaisent, les rangs se resserrent, l'autorité se légitime. Gouverner devient plus simple quand on peut pointer un dehors hostile et réclamer l'unité contre lui.

Mais Eco va au-delà du calcul cynique. L'ennemi, dit-il, a aussi une fonction morale et presque esthétique. Il nous fournit une mesure. Sans un mal incarné en face, nos vertus flottent dans le vague ; avec lui, elles prennent du relief. On sait qu'on est courageux parce qu'il est, lui, lâche et menaçant. On sait qu'on est civilisé parce qu'il est, lui, barbare. L'adversaire est le miroir inversé où notre système de valeurs se reconnaît et se confirme.

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04

Chapitre 4 — Quand le laid et l'étranger se confondent

L'essai qui donne son titre au recueil n'en occupe qu'une petite part. Autour de lui, Eco a réuni une quinzaine de textes de conférence, écrits pour des occasions diverses, qui ne forment pas un traité mais une promenade. Et cette dispersion même dit quelque chose de sa façon de penser : il n'avance pas par systèmes, il avance par sondages, revenant sur une idée par des portes différentes, acceptant de ne pas tout relier.

Plusieurs de ces textes prolongent pourtant le motif central sans le nommer. Eco s'y interroge sur l'absolu et le relatif, sur la manière dont les cultures tiennent certaines vérités pour évidentes et d'autres pour abominables — glissement familier, puisque c'est exactement ainsi qu'on bascule une différence en monstruosité. Ailleurs, il revient sur les faux, sur les forgeries qui ont fait l'histoire, sur ces documents fabriqués qui ont nourri des haines bien réelles : le lien avec l'ennemi construit est transparent.

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05

Conclusion

On revient au taxi new-yorkais. L'homme détestait un peuple qu'il ne connaissait pas, dans un pays où ce peuple n'existait presque pas. Entre cette scène ordinaire et vingt siècles de pamphlets, Eco a tiré un fil continu : l'ennemi est un produit, assemblé à partir de pièces toujours identiques — la laideur, l'odeur, la ruse, le vice projeté — et mis en service parce qu'il soude, qu'il rassure et qu'il nous donne une mesure de nous-mêmes.

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