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Conduire la guerre - Entretien sur l'art opératif

Conduire la guerre - Entretien sur l'art opératif

Jean Lopez, Benoist Bihan

L'art opératif entre tactique et stratégie

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Description

Les États-Unis ont écrasé l'armée irakienne en 1991 en cent heures de combat terrestre, puis l'ont refait en trois semaines en 2003. Deux triomphes militaires presque parfaits, des pertes minimes, un adversaire pulvérisé. Et pourtant, vingt ans plus tard, personne ne dirait que ces guerres ont été gagnées. C'est exactement l'énigme que deux historiens militaires français, Jean Lopez et Benoist Bihan, mettent sur la table dans un livre d'entretiens entièrement consacré à un mot qu'on entend rarement en dehors des états-majors : l'art opératif.

Leur point de départ est simple. On raisonne d'habitude la guerre à deux étages. En haut, la stratégie : les buts politiques, ce pour quoi on se bat. En bas, la tactique : comment on gagne un combat précis, une colline, un carrefour. Entre les deux, un trou béant. Comment transforme-t-on une suite de victoires locales en un résultat qui compte vraiment ? Comment des combats gagnés deviennent-ils une guerre gagnée ? La réponse, disent Bihan et Lopez, se joue à un troisième niveau, longtemps ignoré en Occident, que les Soviétiques ont été les premiers à théoriser.

Ce niveau intermédiaire a un nom technique et une histoire mouvementée, faite d'officiers oubliés, d'une armée soviétique qui pense la guerre industrielle avant tout le monde, et d'une puissance américaine qui, à force d'adorer la bataille décisive, finit par oublier à quoi servent les batailles. Le livre décrypte ce chaînon manquant et, ce faisant, éclaire pourquoi tant de guerres récentes se terminent sans se terminer vraiment.

La question que l’on se pose : Entre gagner un combat et gagner une guerre, il manque un niveau — lequel, et pourquoi l'Occident a-t-il mis si longtemps à le voir ?Ce que l’on va voir : D'un officier soviétique des années 1920 aux déserts irakiens, comment un étage oublié de la guerre décide du sort des conflits.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Le chaînon manquant entre la bataille et la politique

Pendant des siècles, on a pensé la guerre comme une affaire de deux dimensions. Clausewitz, l'officier prussien qui reste la référence au XIXᵉ siècle, distingue nettement la tactique — l'emploi des forces dans le combat — et la stratégie — l'emploi des combats au service de la guerre. Entre les deux, pour lui, pas grand-chose d'autre à nommer. Tant que les armées restaient modestes et que les batailles se décidaient en une journée, sur un champ qu'un général embrassait du regard, le modèle tenait. Austerlitz, c'était une bataille, un lieu, un après-midi, et ça réglait une campagne.

Bihan et Lopez montrent que ce cadre craque au tournant du XXᵉ siècle. Les armées deviennent gigantesques, se comptent en millions d'hommes, s'étirent sur des fronts de centaines de kilomètres. Le chemin de fer, le télégraphe, l'industrie changent l'échelle de tout. Une seule bataille ne décide plus rien : la Première Guerre mondiale le prouve à l'horreur, avec des offensives qui avancent de quelques kilomètres au prix de centaines de milliers de morts, sans jamais percer vers une décision. On gagne des combats et on reste bloqué. Quelque chose, entre la victoire locale et le but politique, ne fonctionne plus.

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02

Chapitre 2 — Les Soviétiques inventent un mot pour un vide

Le mot, ce sont les Soviétiques qui le forgent. Dans les années 1920, une armée Rouge sortie exsangue de la guerre civile cherche à comprendre pourquoi les grandes offensives de la décennie précédente avaient échoué. Un officier, Alexandre Svetchine, popularise l'expression « art opératif » pour désigner précisément cet étage intermédiaire — l'operativnoe iskoustvo. Chez lui, la stratégie prépare et dispose, la tactique combat, et l'art opératif relie les deux en orchestrant la succession des opérations. Le trou que Clausewitz avait laissé, les théoriciens soviétiques le remplissent avec un vocabulaire neuf.

Bihan et Lopez racontent comment, dans la foulée, des officiers comme Mikhaïl Toukhatchevski et Vladimir Triandafillov poussent l'idée plus loin avec la théorie de la « bataille profonde ». Le principe : ne pas chercher à percer un point du front puis à exploiter, mais frapper simultanément toute la profondeur du dispositif adverse — première ligne, réserves, arrières, centres de commandement — pour paralyser l'ensemble d'un coup. Il ne s'agit plus de gagner une bataille mais de désarticuler une armée entière dans le temps et l'espace. C'est une pensée d'ingénieurs de la guerre industrielle, pensée pour des masses de chars, d'avions et de camions.

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03

Chapitre 3 — Détruire une armée ne suffit pas à gagner

Le cœur de l'argument des deux auteurs tient dans une distinction qu'on oublie sans cesse : détruire une armée n'est pas la même chose que gagner une guerre. On confond les deux parce que, dans l'imaginaire, l'ennemi vaincu pose les armes et accepte la défaite. Mais une armée n'est qu'un instrument au service d'une volonté politique. Casser l'instrument ne casse pas forcément la volonté. L'art opératif bien compris, disent Bihan et Lopez, ne vise pas la destruction pour elle-même : il vise à produire, par les moyens militaires, un effet qui serve réellement le but politique.

C'est là que tout se complique. Fixer l'effet recherché suppose de savoir ce qu'on veut obtenir à la fin — quel État, quel ordre, quelle paix. Or les militaires n'ont pas ce pouvoir ; il appartient au politique. L'art opératif est donc le point de friction où la logique du terrain rencontre la logique des buts. Quand les deux sont alignés, une campagne peut traduire la force en résultat durable. Quand le politique ne sait pas ce qu'il veut, ou le change en route, l'armée se retrouve à manœuvrer magnifiquement vers nulle part.

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04

Chapitre 4 — La maladie américaine de la bataille décisive

Si un acteur incarne les limites de cette pensée, c'est l'armée américaine, et les deux auteurs ne s'en privent pas. Les États-Unis disposent de la machine militaire la plus puissante de l'histoire, capable d'aligner une supériorité technologique écrasante sur n'importe quel théâtre. Pourtant, depuis 1945, leur bilan stratégique est médiocre : Corée sans décision, Vietnam perdu, Irak et Afghanistan entamés par des victoires éclatantes et achevés par des retraits amers. Le paradoxe mérite une explication, et elle est opérative.

Bihan et Lopez avancent que la culture militaire américaine est obsédée par la destruction de l'adversaire et par la bataille décisive, au détriment du niveau opératif compris comme traduction d'un effet politique. On concentre une puissance de feu inégalée pour pulvériser l'armée ennemie, on y réussit spectaculairement — et puis on découvre qu'on n'a pas pensé l'après, parce que l'après n'était pas un problème militaire soluble par la force. 2003 est l'exemple parfait : l'armée irakienne s'effondre en trois semaines, Bagdad tombe, et c'est précisément à ce moment que la vraie guerre, celle qu'on ne savait pas conduire, commence.

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05

Conclusion

Le fil que déroulent Bihan et Lopez part d'un simple constat de vocabulaire — un niveau de la guerre sans nom en Occident — pour aboutir à une interrogation qui engage la paix comme la guerre. Entre la bataille qu'on gagne et le but politique qu'on poursuit, il existe un étage de conduite que les Soviétiques ont nommé les premiers, que l'Occident a longtemps négligé, et dont l'absence explique une série de triomphes militaires stériles. Gagner un combat, désormais, ne garantit presque plus rien.

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