Cheikh Anta Diop et l'Afrique dans l'histoire du monde
Diop et la place de l'Afrique
Description
En 1960, un jeune Sénégalais dépose à la Sorbonne une thèse de doctorat qui va mettre dix ans à être soutenue, parce qu'on ne trouve pas de jury pour l'accepter. Cheikh Anta Diop n'est pas historien de formation — il est physicien, passé par les laboratoires de Frédéric Joliot-Curie, formé à la datation nucléaire et à la chimie. Et c'est précisément cet outillage de laboratoire qu'il va retourner contre une discipline entière : l'égyptologie européenne, et derrière elle, toute une manière de raconter d'où vient la civilisation.
Sa question tient en une phrase simple et explosive pour l'époque : qui étaient les Égyptiens de l'Antiquité ? Diop répond que l'Égypte pharaonique était une civilisation nègre, africaine, et qu'elle a nourri la Grèce bien avant que l'Europe ne se pense comme le berceau du monde. En 1954, il publie Nations nègres et culture. Le livre est accueilli comme une provocation savante autant que comme un acte politique. Pathé Diagne, linguiste et compagnon de route, en reprend le fil pour montrer ce qui, chez Diop, relève de la démonstration et ce qui relève du combat.
On tient là une figure inclassable : chercheur rigoureux et militant panafricain, homme de laboratoire et homme de parti, accusé tour à tour d'avoir tout prouvé et de n'avoir rien prouvé. Entre la science et la cause, la ligne est ténue — et c'est là que l'affaire devient difficile à trancher, et impossible à ignorer.
La question que l’on se pose : Quand un physicien africain conteste à l'Europe le monopole du récit des origines, où finit la preuve et où commence le combat politique ?Ce que l’on va voir : Comment une thèse sur l'Égypte ancienne est devenue le levier d'une revendication beaucoup plus vaste sur le droit de l'Afrique à écrire sa propre histoire.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un physicien dans l'amphithéâtre des historiens
Cheikh Anta Diop naît en 1923 dans le Sénégal colonial, près de Diourbel, dans une famille mouride. Il arrive à Paris à la fin des années 1940 pour y étudier — et il étudie beaucoup : physique, chimie, mais aussi philosophie, linguistique, histoire. Il suit les cours de physique nucléaire au Collège de France, travaille sur la datation au carbone 14, traduit des bouts d'Einstein en wolof pour prouver qu'une langue africaine peut porter la science moderne. Ce détail n'est pas anecdotique : il résume tout son programme. Rien, dans le cerveau ou la langue africaine, ne la condamne à rester hors de la pensée savante.
C'est un homme qui refuse la division du travail qu'on lui propose. À l'époque, l'Afrique est un objet d'étude pour les Européens — ethnologie, anthropologie, administration coloniale — rarement un sujet qui parle en son nom propre. Diop renverse la table : il ne veut pas qu'on étudie les Africains, il veut que les Africains étudient le monde, et d'abord leur propre passé, avec les instruments les plus durs que la science occidentale a produits.
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02 Chapitre 2 — Nations nègres et culture — la thèse qui a fait scandale
En 1954 paraît Nations nègres et culture, chez Présence africaine, la maison fondée par Alioune Diop. Le livre fait l'effet d'une bombe dans les cercles intellectuels africains et dans la mouvance de la négritude. Sa thèse centrale est ramassée : l'Égypte ancienne était peuplée de populations noires, africaines, et cette Égypte est à la source des sciences, de la philosophie et des institutions que la Grèce a ensuite transmises à l'Europe. Autrement dit, le berceau que l'Occident place chez lui se trouverait en réalité sur le continent qu'il a colonisé.
Diop ne se contente pas d'affirmer. Il accumule les arguments de plusieurs ordres. Des arguments d'anthropologie physique sur les populations de la vallée du Nil. Des arguments linguistiques, reliant l'égyptien ancien aux langues africaines — il rapproche notamment l'égyptien du wolof, sa langue maternelle, pour montrer des parentés de structure. Des arguments tirés des textes antiques eux-mêmes : Hérodote, qui décrit les Égyptiens comme ayant la peau noire et les cheveux crépus, devient une pièce à conviction récurrente de son dossier.
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03 Chapitre 3 — Le laboratoire du carbone 14 et la méthode
C'est ici que le physicien reprend la main sur le polémiste. Diop ne veut pas rester dans la guerre des interprétations de textes, où chacun lit Hérodote à sa façon. Il veut des mesures. Dans les années 1960, il fonde à Dakar, au sein de l'IFAN, un laboratoire de datation au carbone 14 — l'un des premiers du genre en Afrique de l'Ouest. L'idée est forte : doter le continent de ses propres instruments de preuve, pour ne plus dépendre entièrement des laboratoires et des archives du Nord.
Son coup le plus discuté reste le test de mélanine. Diop propose d'analyser la peau conservée de momies égyptiennes pour y mesurer le taux de mélanine et établir, dit-il, la pigmentation d'origine des anciens Égyptiens. La méthode est séduisante parce qu'elle sort du débat d'opinions pour entrer dans le mesurable. Elle est aussi fragile : le nombre d'échantillons accessibles est minuscule, la conservation des tissus sur des millénaires pose d'énormes problèmes, et aucun grand programme indépendant n'est venu valider largement ses résultats. Diop en fait pourtant un pilier de son argumentation.
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04 Chapitre 4 — Décoloniser le savoir, pas seulement les terres
Si l'on s'en tenait à l'Égypte, on raterait l'essentiel de ce que Diop vise. Son vrai sujet n'est pas la couleur de peau des pharaons — c'est le droit de l'Afrique à produire du savoir sur elle-même. Au moment où les colonies accèdent à l'indépendance politique, autour de 1960, Diop pointe une indépendance qui manque encore : celle de l'histoire, des concepts, des références. On peut hisser un drapeau tout en continuant d'apprendre son passé dans les manuels de l'ancien maître, et dans ses catégories. Pour Diop, cette indépendance-là est inachevée tant que le récit des origines reste écrit ailleurs.
De là une conviction qui structure toute l'œuvre reprise par Pathé Diagne : un peuple privé de passé grand est un peuple désarmé pour construire son avenir. Diop ne fait pas de l'histoire pour l'histoire. Il considère que rendre à l'Afrique une antiquité prestigieuse, scientifiquement défendable, c'est lui rendre la confiance nécessaire pour redevenir un acteur, pas un objet. Le mot qui revient alors est celui de renaissance — une renaissance africaine qui serait d'abord intellectuelle avant d'être économique ou politique.
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05 Conclusion
Cheikh Anta Diop meurt en 1986, à Dakar, l'université de la ville portant aujourd'hui son nom. Il laisse une œuvre dont la postérité reste partagée : certaines de ses intuitions sur l'africanité de l'Égypte ancienne ont nourri des décennies de recherche, d'autres de ses méthodes, comme le test de mélanine, n'ont jamais obtenu la validation large qu'il espérait. Mais la question qu'il a plantée au cœur de l'égyptologie n'a plus jamais pu être écartée d'un revers de main. Il a forcé une discipline à se justifier sur un terrain qu'elle croyait acquis.
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