
Civilized to Death
Le progrès et son prix
Description
On tient pour acquis que la vie humaine s'améliore de siècle en siècle. L'espérance de vie grimpe, les famines reculent, on soigne des maladies qui décimaient nos arrière-grands-parents. Le progrès, dans cette version des choses, ressemble à une ligne droite qui monte : hier c'était l'horreur, aujourd'hui c'est mieux, demain sera meilleur encore. C'est le récit qu'on nous raconte depuis l'école, et il a le mérite de la clarté. Christopher Ryan, dans Civilized to Death paru en 2019, refuse ce récit — ou plutôt, il refuse qu'on le prenne pour une évidence.
Ryan est docteur en psychologie, connu pour un premier bouquin sur la sexualité préhistorique. Son idée ici est plus large et plus dérangeante : et si le grand tournant néolithique, l'invention de l'agriculture il y a une dizaine de milliers d'années, n'avait pas été le début du bonheur humain mais celui d'un long déclin ? Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, dit-il, mangeaient mieux, travaillaient moins, dormaient plus et vivaient dans des groupes plus égalitaires que nous. La civilisation aurait apporté le stockage, les villes, l'écriture — et, dans la foulée, la hiérarchie, les épidémies, l'anxiété chronique.
La thèse est séduisante et facile à caricaturer. Ryan ne veut pas qu'on retourne vivre dans une grotte, et il n'idéalise pas béatement la préhistoire. Ce qu'il conteste, c'est l'automatisme du récit progressiste, cette manière de compter les gains sans jamais additionner la note. Reste à savoir ce que vaut vraiment sa contre-histoire.
La question que l’on se pose : Et si le progrès qu'on croit inévitable avait eu, depuis le néolithique, un prix humain qu'on refuse de regarder en face ?Ce que l’on va voir : On suit la manière dont Ryan retourne le récit du progrès, de l'assiette de nos ancêtres jusqu'aux critiques que sa propre thèse doit affronter.
Sommaire
01Chapitre 1 — Le récit du progrès et ses trous
Ryan ouvre sur une évidence tellement répétée qu'on ne la questionne plus : le passé était un cauchemar dont la civilisation nous a tirés. Vies brèves, brutales, misérables — la formule vient de Hobbes, qui imaginait au XVIIᵉ siècle l'état de nature comme une guerre de tous contre tous. Depuis, ce portrait s'est incrusté partout. On mesure notre chance à l'aune d'un passé supposé atroce, et cette comparaison rend tout supportable. Difficile de se plaindre de son open space quand on nous rappelle qu'avant, on mourait à trente ans dans la boue.
Le problème, dit Ryan, c'est que cette image mélange deux passés très différents. Il y a la préhistoire longue — les deux ou trois cent mille ans où Homo sapiens a vécu de chasse et de cueillette. Et il y a les millénaires récents, ceux des premières civilisations agricoles, des cités, des empires. Quand on brandit les horreurs du passé, on pense presque toujours au second : serfs, épidémies, famines, guerres. On projette ensuite cette misère sur le premier, comme si elle avait toujours existé. Or les données archéologiques racontent autre chose.

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02Chapitre 2 — Ce qu'on a perdu en s'asseyant à table
Le cœur de l'argument, Ryan le puise chez les anthropologues qui ont vécu avec les derniers groupes de chasseurs-cueilleurs du XXᵉ siècle : les !Kung du Kalahari, les Hadza de Tanzanie, quelques peuples d'Amazonie. Ce que ces chercheurs ont trouvé contredit le cliché de la survie permanente. Marshall Sahlins avait résumé la chose dès la fin des années 1960 par une formule provocante : les chasseurs-cueilleurs formaient « la société d'abondance originelle ». Non pas parce qu'ils possédaient beaucoup, mais parce qu'ils désiraient peu et l'obtenaient facilement.
Les chiffres cités par Ryan surprennent. Là où on imagine une lutte de tous les instants pour trouver à manger, plusieurs études de terrain ont mesuré un temps de subsistance étonnamment court — de l'ordre de quinze à vingt heures par semaine consacrées à se nourrir, le reste allant au repos, aux visites, au jeu, au sommeil. Le régime alimentaire était varié : dizaines d'espèces de plantes, gibier, tubercules, insectes. Rien à voir avec la monotonie céréalière qui a suivi.

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03Chapitre 3 — Le corps, l'esprit et la facture du confort
Ryan ne s'arrête pas au néolithique. Son argument le plus mordant vise notre présent hyper-confortable. Nous avons éliminé la faim, le froid, la plupart des prédateurs — et pourtant les sociétés les plus développées croulent sous l'anxiété, la dépression, l'addiction, la solitude. Le confort matériel a explosé ; le mal-être, lui, n'a pas suivi la même courbe descendante. Pour Ryan, ce décalage n'est pas un accident : c'est le symptôme d'un décalage entre ce pour quoi notre corps a été façonné et le monde qu'on lui impose.
Il parle de « désaccord évolutif ». Nos gènes ont été taillés par des centaines de milliers d'années de vie en petits groupes mobiles, avec beaucoup de mouvement, une nourriture rare en sucre, un sommeil calé sur la lumière, un contact humain constant. On a plaqué là-dessus, en quelques générations, des vies sédentaires, sucrées, éclairées la nuit, passées entre des écrans. Le corps encaisse, mais mal : obésité, diabète, myopie, troubles du sommeil. Ryan y voit moins des maladies au sens classique que des signaux d'inadaptation.

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04Chapitre 4 — Un mythe fondateur qui ne se laisse pas prouver
Reste une question que Ryan lui-même ne peut esquiver : jusqu'où peut-on faire confiance à ce portrait de la préhistoire heureuse ? Car sa thèse repose sur un pari fragile — reconstituer la vie de nos ancêtres à partir de quelques peuples chasseurs-cueilleurs contemporains. Or ces peuples ne sont pas des fossiles vivants. Les Hadza, les !Kung, ont été refoulés vers des terres marginales, sont en contact avec des voisins agriculteurs et des États modernes depuis longtemps. En faire des fenêtres transparentes sur le paléolithique, c'est une extrapolation, et les anthropologues eux-mêmes s'en méfient.
La critique la plus sérieuse porte sur la violence. Plusieurs chercheurs, dont Steven Pinker de façon très visible, soutiennent l'inverse exact de Ryan : les sociétés sans État connaissaient des taux de mort violente bien supérieurs aux nôtres, la vengeance et les raids faisant des ravages proportionnellement énormes. Le débat n'est pas tranché — les échantillons sont maigres, les os parlent mal, chaque camp choisit ses sites. Mais il rappelle que la « société d'abondance originelle » de Sahlins reste une hypothèse contestée, pas un fait acquis. Ryan tend, par moments, à prendre le pari le plus flatteur pour sa démonstration.

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05Conclusion
Civilized to Death ne démontre pas que nos ancêtres étaient heureux et que nous sommes damnés. Il fait quelque chose de plus modeste et de plus utile : il déloge une certitude. Le progrès n'est pas une ligne droite qu'on gravit sans rien laisser derrière soi. Chaque grand basculement — l'agriculture, la ville, l'industrie, l'écran — a produit des gains réels et des pertes qu'on comptabilise mal parce qu'elles ne se chiffrent pas. Ryan force à additionner la colonne qu'on préfère ignorer.

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