Ascendant beauf
Le mépris de classe tient en un mot
Description
Il y a des mots qu'on lâche à table sans y penser. « Beauf » en fait partie. On le dit d'un oncle qui regarde TPMP, d'un voisin qui bricole en marcel, d'un type croisé sur un parking de supermarché avec sa casquette et son barbecue. On le dit en souriant, souvent entre gens cultivés, et personne autour ne tique. C'est devenu un réflexe de langage tellement ordinaire qu'on ne l'entend même plus.
Rose Lamy, dans son essai paru en 2024, décide justement de l'entendre. Elle remonte à la naissance du mot — un personnage de bande dessinée des années 1970, signé Cabu — et suit son trajet jusqu'à aujourd'hui, où il est passé de la caricature satirique à l'outil de distinction sociale. Au passage, elle fait une chose simple et dérangeante : elle demande qui prononce ce mot, et sur qui il tombe. La réponse est toujours la même, et elle n'est pas neutre.
Car « beauf », en apparence, ne désigne rien de précis. Pas une classe, pas un métier, pas un revenu. Juste un mauvais goût, une vulgarité supposée, une façon d'être qu'on juge grossière. Et c'est exactement là que Lamy place sa loupe : derrière le flou du mot se cache une mécanique très réglée, qui dit beaucoup moins sur ceux qu'on traite de beaufs que sur ceux qui emploient le terme.
La question que l’on se pose : Comment un mot qu'on croit anodin, lancé entre gens de bonne compagnie, en est-il venu à condenser tout un mépris de classe ?Ce que l’on va voir : La trajectoire d'un mot né dans une BD, la mécanique sociale qui le fait toujours viser vers le bas, et ce qu'il trahit de celles et ceux qui le prononcent sans trembler.
Sommaire
01 Chapitre 1 — De Cabu à la conversation de dîner
Le beauf a un acte de naissance daté. Au milieu des années 1970, le dessinateur Cabu crée pour Charlie Hebdo un personnage récurrent : le « beauf », contraction de « beau-frère ». Un Français moyen, raciste tranquille, machiste sans complexe, bistrotier à l'occasion, qui débite ses certitudes entre deux apéros. Cabu dessinait là une satire politique précise : il visait la bêtise réactionnaire d'une France pétainiste, xénophobe, imbue d'elle-même. Le beauf de Cabu avait des opinions, et c'étaient ces opinions qu'on moquait.
Lamy insiste sur ce point parce que la suite va tout déformer. À l'origine, le mot vise un comportement idéologique — le racisme ordinaire, la domination masculine assumée, l'autosatisfaction du petit chef. Une cible qu'on pourrait dire politique, et que la gauche satirique de l'époque assume de viser de haut. Le beauf naît donc comme une arme de critique sociale, pointée vers une certaine suffisance franchouillarde.
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02 Chapitre 2 — Un mot qui pointe toujours vers le bas
La première chose que remarque Lamy, c'est une asymétrie. Personne ne se dit beauf. On traite toujours quelqu'un d'autre de beauf, et ce quelqu'un est toujours perçu comme étant plus bas sur l'échelle sociale. Jamais on ne qualifie de beauf un bourgeois chasseur, un héritier en mocassins, un cadre qui parle golf et montres de luxe. Le mot a une direction, et cette direction est constante : il descend.
Ce que le mot désigne, en pratique, ce sont des marqueurs de classe populaire. Les loisirs, les vêtements, les lieux, les goûts culturels associés aux milieux modestes. Le camping plutôt que l'hôtel, la télé-réalité plutôt que le théâtre, le pastis plutôt que le vin nature, la voiture tunée plutôt que la berline allemande. Lamy montre que la frontière entre « beauf » et « pas beauf » recoupe presque exactement une frontière de classe — sauf qu'on la maquille en frontière de goût, ce qui la rend moins visible et plus confortable à tenir.
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03 Chapitre 3 — Le beauf, ce double commode
Lamy pousse ensuite l'analyse vers un terrain plus intime. Le beauf, écrit-elle, n'est pas seulement un autre qu'on méprise : c'est un double dont on se débarrasse. Un réceptacle commode pour tout ce qu'on refuse de voir en soi. Le racisme, la beauferie machiste, la vulgarité — on les loge tout entiers chez le beauf, ce qui permet de s'en croire soi-même exempt.
Le mécanisme est simple et redoutablement efficace. Si le raciste, c'est le beauf, celui du barbecue et de la casquette, alors moi qui ai des diplômes, qui lis, qui vote bien, je ne peux pas l'être. Le racisme devient une affaire de classe populaire, une tare du peuple mal dégrossi, et les classes éduquées s'en lavent les mains. Lamy, qui avait déjà travaillé sur les violences faites aux femmes dans son premier livre, retrouve ici la même opération : désigner un coupable social commode pour s'exonérer.
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04 Chapitre 4 — Ce que le mépris s'autorise quand il vise plus bas
Ce qui frappe, à suivre Lamy jusqu'au bout, c'est la tranquillité du geste. Dans des cercles où l'on surveille son langage, où l'on reprend une maladresse sur la race, le genre ou l'orientation, le mépris de classe reste parfaitement autorisé. On peut lâcher « beauf » à voix haute, en riant, sans crainte d'être repris. C'est peut-être le dernier mépris qui ne coûte rien à celui qui l'exprime.
Pourquoi lui et pas les autres ? Parce que la classe sociale est devenue, dans le débat public, une catégorie étrangement invisible. On a appris à nommer et à combattre d'autres formes de domination ; celle qui s'exerce sur les classes populaires au nom du goût est restée dans l'angle mort. On la confond avec une simple affaire d'esthétique personnelle, et on refuse d'y voir une hiérarchie. Dire « c'est beauf », ce serait énoncer une évidence culturelle, pas un jugement social. Lamy conteste exactement cette innocence.
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05 Conclusion
Du beau-frère de Cabu au mot qu'on glisse entre deux plats, le trajet aura été court et complet : d'une satire des idées réactionnaires à un classement discret des goûts et des gens. Ce que Lamy met sous les yeux, c'est que le mot a changé de cible sans qu'on s'en aperçoive. On croyait moquer une suffisance. On a fini par hiérarchiser des existences, en appelant goût ce qui était position.
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