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Anthropologie des faits religieux dans l’intervention sociale

An­thro­po­lo­gie des faits religieux dans l’in­ter­ven­tion sociale

Daniel Verba

Le religieux dans le travail social

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Description

Une éducatrice spécialisée propose un repas collectif dans un foyer ; un adolescent refuse le plat parce qu'il contient du porc, et la soirée bascule en négociation. Une assistante sociale tend la main à un père de famille, qui ne la serre pas — pas par mépris, parce qu'il ne touche pas les femmes qui ne sont pas de sa famille. Une animatrice voit une mère retirer sa fille d'une sortie à la piscine. Ces scènes, les travailleurs sociaux les vivent par dizaines, et beaucoup ne savent pas quoi en faire. Doivent-ils céder, refuser, expliquer, signaler ? Au nom de quoi ?

Pendant des décennies, le travail social français a tenu le religieux à distance, comme une affaire privée qui n'avait rien à faire dans un bureau d'aide sociale. Formés dans une tradition où la laïcité signifiait d'abord discrétion, les intervenants ont longtemps géré ces moments au feeling, sans outils, parfois avec un malaise qu'ils préféraient taire. Le sociologue Daniel Verba, qui enquête depuis les années 2000 sur ces métiers, part justement de ce silence. Son livre regarde ce que le religieux fait aux situations concrètes de l'intervention sociale, et ce que les professionnels en font à leur tour.

L'enjeu dépasse l'anecdote de terrain. Derrière chaque repas négocié, chaque poignée de main refusée, se joue une question que la société française peine à poser calmement : jusqu'où un service public ou associatif doit-il composer avec les convictions de ceux qu'il accompagne ? Verba refuse de trancher à la place des acteurs. Il observe, il décrit, il rend sa complexité à ce qui, vu de loin, ressemble à un simple problème d'ordre public.

La question que l’on se pose : Quand le religieux surgit dans une relation d'aide, comment les travailleurs sociaux le gèrent-ils, et que révèle cette gestion sur la laïcité réelle d'un pays ?Ce que l’on va voir : Comment une profession a redécouvert le religieux qu'elle croyait avoir évacué, et ce que l'enquête de terrain fait voir d'une laïcité qui se bricole au cas par cas.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Une cantine, un foulard, un refus de serrer la main

Le livre de Verba commence par où commence le problème : au ras du sol, dans les situations que les intervenants rencontrent sans les avoir cherchées. Un jeune en foyer qui jeûne pendant le ramadan et s'épuise à l'école. Une femme voilée qui demande une référente plutôt qu'un référent. Des parents qui contestent un contenu éducatif au nom de leur foi. Un mineur isolé qui refuse de manger ce qu'on lui sert. Aucune de ces scènes n'est spectaculaire. Chacune oblige pourtant le professionnel à décider, souvent dans l'instant, sans texte clair pour le couvrir.

Ce que montre Verba, c'est l'extrême variété des réponses. Deux éducateurs, dans le même service, face à la même demande, tranchent dans des sens opposés. L'un voit une pratique religieuse à respecter ; l'autre y lit une entorse au cadre collectif, voire une pression sur un mineur. La ligne n'est écrite nulle part — elle se dessine dans la tête de chacun, selon sa trajectoire, ses convictions, sa fatigue du jour. Deux personnes censées appliquer le même principe de neutralité en font des usages très différents.

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02

Chapitre 2 — Le religieux que le travail social avait rangé au placard

Pour comprendre le désarroi actuel, Verba remonte à la formation d'une profession. Le travail social français s'est construit, au fil du vingtième siècle, dans une méfiance envers le religieux — une méfiance qui a ses raisons historiques. Une partie de l'action sociale est née dans le giron des œuvres catholiques, patronages, dames de charité, congrégations. La professionnalisation s'est largement faite contre cet héritage, en affirmant une neutralité censée garantir que l'aide ne serve pas à convertir ni à juger.

Résultat : le religieux est devenu un impensé. On l'a classé dans la sphère privée, hors du bureau, hors de la relation d'aide. Pendant les décennies où la société française se sécularisait vite, cette discrétion a semblé aller de soi. La croyance des usagers, quand elle existait, relevait de leur intimité ; le professionnel n'avait pas à s'en mêler. L'ennui, c'est que cet effacement a laissé les métiers sans pensée, ni vocabulaire, pour les moments où la foi déborde la sphère privée.

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03

Chapitre 3 — Verba et la boîte à outils de l'an­thro­po­logue

Ici le sous-titre du livre prend son sens : anthropologie des faits religieux. Verba ne propose pas un code de conduite, mais une manière de regarder. L'anthropologie, discipline qui a longtemps étudié les croyances des sociétés lointaines, offre un décentrement précieux : elle apprend à décrire une pratique sans la juger d'emblée, à chercher ce qu'elle signifie pour celui qui la vit avant de décider ce qu'il faut en faire. Appliquée au foyer ou au centre social, cette posture change tout.

Prenons le refus de serrer la main. Lu comme une agression sexiste, il appelle la sanction. Lu comme une norme de pudeur ritualisée, partagée dans certains milieux religieux, il appelle d'abord la compréhension — ce qui n'interdit pas, ensuite, d'en discuter le sens avec la personne. Verba ne dit pas qu'il faut tout accepter. Il dit que comprendre ce qu'on a devant soi est la condition pour agir juste. L'anthropologue distingue le fait religieux, qu'on peut observer, de la conviction intime, qui échappe à l'intervenant.

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04

Chapitre 4 — Croire ou savoir : ce que les in­ter­ve­nants font du religieux

En suivant ces situations, le livre finit par dire quelque chose de plus large sur la laïcité — non celle des textes, mais celle qui se pratique au comptoir d'un service social. Car la laïcité française a deux visages. L'un, juridique et solennel, trace des principes : neutralité de l'agent public, liberté de conscience des usagers, séparation des Églises et de l'État. L'autre, bien moins connu, se joue dans des milliers de micro-décisions quotidiennes prises par des gens qui n'ont pas étudié le droit et qui doivent trancher maintenant.

Ce que Verba met au jour, c'est que la laïcité réelle n'est pas un bloc appliqué d'en haut, mais un bricolage permanent. Chaque travailleur social devient, à son poste, un interprète de principe. Il décide où placer le curseur entre le respect d'une conviction et la protection d'un cadre commun, entre la liberté de l'adulte et l'intérêt de l'enfant. Ces arbitrages ne remontent dans aucune statistique, ne font l'objet d'aucune jurisprudence, et pourtant ce sont eux qui dessinent la laïcité telle qu'elle existe pour les personnes accompagnées.

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05

Conclusion

Au bout du parcours, on revient à la cantine, au repas refusé, à la main qui ne se serre pas. Ce que Verba aura changé entre-temps, ce n'est pas la situation — elle reste difficile — mais la façon de la regarder. Là où on voyait un problème d'ordre, il invite à voir une rencontre entre des croyances, un cadre institutionnel et des personnes qui doivent, ensemble, trouver un arrangement vivable. L'anthropologie ne désamorce pas le conflit ; elle le rend lisible, et donc négociable.

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