Why Liberalism Failed
Le libéralisme a-t-il échoué
Description
En 2018, un professeur de sciences politiques de l'université de Notre-Dame, catholique conservateur, publie un livre au titre volontairement provocateur : Why Liberalism Failed. Patrick Deneen n'y parle pas des libéraux au sens américain, ni de la gauche, ni de la droite. Il parle du libéralisme comme socle philosophique commun aux deux — cette idée, née au XVIIe siècle, que l'individu libre et autonome est le point de départ de toute vie politique. Sa thèse tient en une phrase qui a fait grincer beaucoup de dents : le libéralisme n'a pas échoué parce qu'il aurait été trahi. Il a échoué parce qu'il a réussi.
L'argument est retors, et c'est ce qui l'a rendu difficile à ranger. Deneen ne dit pas qu'on s'est éloigné de l'idéal libéral. Il dit que l'idéal, poussé à son terme, produit exactement le monde qu'on a sous les yeux : des individus de plus en plus seuls, des liens communautaires qui se défont, un État qui grossit à mesure que les gens ont moins de prise sur leur vie. Le succès matériel du libéralisme serait aussi la source de son malaise. Barack Obama a mis le livre dans sa liste de lectures ; des conservateurs radicaux s'en sont réclamés. Personne ne l'a lu de la même façon.
Le livre dérange parce qu'il attaque non pas un camp, mais l'eau dans laquelle nagent tous les camps. Quand une critique vise le sol sur lequel on est debout, on ne sait plus très bien où poser le pied.
La question que l’on se pose : Comment un système politique qui a tenu ses promesses de liberté et de prospérité peut-il produire, selon Deneen, le désenchantement même qu'il prétendait guérir ?Ce que l’on va voir : On suit un philosophe conservateur qui retourne le libéralisme contre lui-même, en partant de ce qu'il fait vivre aux gens plutôt que de ce qu'il proclame.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un livre qui accuse le gagnant
Pour comprendre l'audace du livre, il faut voir ce que Deneen refuse de faire. Depuis deux siècles, on juge une idéologie à ses résultats : le communisme s'est effondré, le fascisme a été vaincu, le libéralisme est resté debout. Il a apporté la démocratie de masse, l'élévation du niveau de vie, l'extension des droits. Dans le récit dominant, il est le seul survivant, donc le vainqueur par défaut. Deneen prend ce raisonnement et l'inverse : et si la victoire elle-même était le symptôme ?
Deneen distingue deux libéralismes qu'on oppose d'habitude. Le libéralisme économique de la droite, qui veut libérer le marché de l'État. Le libéralisme culturel de la gauche, qui veut libérer l'individu des traditions, des rôles, des appartenances héritées. On les croit ennemis. Deneen soutient qu'ils sont deux versions du même projet : détacher l'individu de tout ce qui lui préexiste. La droite libère du contrôle collectif sur l'argent, la gauche libère du contrôle collectif sur les mœurs. Les deux poussent dans la même direction — vers un moi sans attaches.
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02 Chapitre 2 — La liberté comme absence de limites
Le cœur de l'argument, c'est une redéfinition de la liberté. Pour la tradition antique et chrétienne — Deneen s'appuie sur Aristote et sur une lignée qui va jusqu'à Tocqueville — être libre, c'est se gouverner soi-même : maîtriser ses appétits, exercer sa volonté au service d'un bien, apprendre à vouloir ce qui vaut la peine. La liberté est un art qui s'acquiert, à l'intérieur d'une communauté qui la transmet. Elle suppose des limites, parce que sans limites il n'y a que l'impulsion.
Le libéralisme moderne, à partir de Hobbes et de Locke, opère un renversement. La liberté devient l'absence d'entraves : je suis libre dans la mesure où rien ne m'empêche de faire ce que je veux. L'individu est posé comme premier, ses désirs comme donnés, et la société comme un simple arrangement pour qu'ils puissent coexister. Ce n'est plus l'art de bien vouloir, c'est le droit de vouloir sans qu'on s'en mêle. La différence a l'air abstraite. Ses conséquences ne le sont pas.
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03 Chapitre 3 — L'État et le marché, faux ennemis
C'est ici que Deneen porte son coup le plus contre-intuitif. Le débat politique moderne oppose sans fin l'État et le marché : la gauche veut plus d'État pour brider le marché, la droite veut plus de marché pour contenir l'État. Deneen soutient que cette opposition masque une complicité. Les deux grandissent ensemble, et ils grandissent tous les deux parce que le tissu social intermédiaire — familles étendues, associations, communautés religieuses, solidarités de voisinage — s'est délité.
Le raisonnement est simple une fois posé. Quand les gens pouvaient compter sur des réseaux proches pour se faire garder, se soigner à domicile, se soutenir dans la vieillesse ou le chômage, ils avaient moins besoin de l'État et moins besoin du marché. À mesure que ces réseaux disparaissent, il faut bien que quelqu'un remplisse le vide. L'État prend en charge ce que la communauté assurait ; le marché vend ce que la famille faisait gratuitement. Plus l'individu est isolé, plus il a besoin des deux — et plus il en a besoin, plus il s'isole encore, car il n'a plus à entretenir de liens pour survivre.
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04 Chapitre 4 — Ce que le libéralisme a fait de nous
Au fond, ce que décrit Deneen dépasse la politique institutionnelle : c'est une anthropologie, une certaine idée de ce qu'est un être humain, qui a fini par se réaliser dans les corps et les vies. Une idéologie ne reste jamais dans les livres. Elle façonne les attentes, les manières d'aimer, de travailler, de vieillir. Le libéralisme a promis un individu souverain, choisissant tout, ne devant rien à personne. Il a, selon Deneen, produit sa version concrète : quelqu'un qui a beaucoup d'options et peu de liens, beaucoup de droits et peu d'appartenances, une immense capacité de mouvement et une difficulté croissante à habiter quelque part.
Ce qui frappe, dans cette lecture, c'est le décalage entre la promesse et l'expérience. On n'a jamais eu autant de moyens de faire ce qu'on veut, et rarement autant de gens qui disent ne pas savoir ce qu'ils veulent, ni pour qui, ni pourquoi. Deneen relie cette désorientation au fait que le sens vient d'ordinaire des attaches — d'un lieu, d'une histoire commune, de devoirs envers d'autres. Quand on a systématiquement traité ces attaches comme des entraves à lever, on a peut-être libéré l'individu de fardeaux réels, mais on l'a aussi privé des repères qui faisaient qu'une vie tenait ensemble.
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05 Conclusion
Là où beaucoup de critiques appelleraient à réformer le libéralisme, Deneen refuse le remède habituel : plus de libéralisme, mieux dosé. Selon lui, ajouter des correctifs à un système qui produit le mal par son fonctionnement même ne fait que retarder l'échéance. Il ne propose pourtant pas de retour en arrière, ni un nouveau grand système à substituer à l'ancien — il s'en méfie, y voyant la même prétention à tout refonder d'en haut. Sa piste est plus modeste et plus incertaine : reconstruire par le bas des communautés vivantes, des pratiques locales, des formes de vie où les liens comptent à nouveau, sans attendre qu'une théorie vienne les valider.
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