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Vers la guerre

Vers la guerre

Graham Allison

Chine et Amérique, le piège de Thucydide

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Description

En 2012, un universitaire de Harvard donne un nom à une inquiétude qui traîne dans les cercles de la diplomatie : quand une puissance montante vient bousculer une puissance installée, ça finit souvent mal. Graham Allison l'appelle le « piège de Thucydide », du nom de l'historien grec qui, il y a vingt-quatre siècles, expliquait la guerre du Péloponnèse par une phrase restée célèbre : c'est la montée d'Athènes et la peur qu'elle inspira à Sparte qui rendirent la guerre inévitable. Allison prend cette intuition antique et la teste sur le couple le plus lourd de notre époque — la Chine qui monte, l'Amérique qui tient.

L'affaire n'a rien d'abstrait. En une génération, la Chine est passée d'une économie plus petite que celle de l'Espagne au rang de rivale directe des États-Unis sur à peu près tout ce qui compte : production, commerce, brevets, flotte, intelligence artificielle. Un basculement de cette ampleur, aussi vite, l'histoire n'en a quasiment jamais vu. Et quand Allison va chercher ce qui s'est passé les fois précédentes où un tel renversement a eu lieu, le constat est brutal — la plupart du temps, les deux rivaux se sont fait la guerre.

Son livre, paru en 2017, n'est pourtant pas un manifeste de la catastrophe. Allison ne dit pas que Washington et Pékin vont forcément s'affronter. Il dit quelque chose de plus gênant : que la pente existe, qu'elle est puissante, et qu'on la sous-estime précisément parce qu'on la croit impensable. Comprendre pourquoi, c'est d'abord regarder de près ce qu'il a trouvé dans les archives.

La question que l’on se pose : Une puissance qui monte et une puissance qui domine sont-elles condamnées à la guerre, ou le piège laisse-t-il une porte ouverte ?Ce que l’on va voir : Comment une phrase vieille de vingt-quatre siècles éclaire le face-à-face le plus tendu de notre siècle — et ce que l'histoire dit vraiment des chances d'en sortir.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un historien grec, un analogue moderne

Thucydide n'était pas un théoricien, c'était un général athénien qui a perdu une bataille, s'est fait exiler, et a mis son exil à profit pour écrire l'histoire de la guerre qu'il avait vue de l'intérieur. Au Ve siècle avant notre ère, Athènes et Sparte dominent le monde grec. Athènes est la puissance neuve, maritime, commerçante, insolente de réussite. Sparte est l'ordre établi, terrestre, méfiant. Pendant trente ans, les deux cités vont s'affronter dans une guerre qui ruinera les deux camps. Thucydide, lui, cherche la cause profonde sous les prétextes immédiats, et il la trouve dans la dynamique elle-même : la croissance de l'une, la peur de l'autre.

C'est ce mécanisme qu'Allison isole et baptise. Le piège n'est pas une fatalité mécanique, c'est une structure qui met deux acteurs sous tension. La puissance montante estime que sa taille nouvelle lui donne droit à plus de place, plus de respect, plus d'influence. La puissance installée voit dans chaque gain de l'autre une menace pour un ordre qu'elle a façonné et dont elle vit. Chacune agit rationnellement, de son point de vue — et c'est justement là que ça devient dangereux, parce que la somme de deux prudences peut produire une catastrophe que personne ne voulait.

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02

Chapitre 2 — Seize fois dans l'histoire

Avec une équipe du centre Belfer de Harvard, Allison constitue un recensement : sur les cinq derniers siècles, combien de fois une puissance montante a-t-elle sérieusement menacé de déloger une puissance dominante ? Son équipe identifie seize cas. Et le verdict donne le vertige : douze de ces seize rivalités se sont terminées par une guerre. Quatre seulement se sont résolues sans conflit armé. Trois sur quatre qui finissent dans le sang — ce n'est pas une loi, mais ce n'est pas non plus du hasard.

Les exemples traversent l'histoire moderne. La montée des Habsbourg face à la France au XVIe siècle, celle des Provinces-Unies contre l'Angleterre, de la France contre l'Angleterre à répétition, du Japon face à la Russie puis aux États-Unis dans le Pacifique. Le cas le plus cité reste l'Allemagne qui, au tournant du XXe siècle, rattrape puis dépasse économiquement une Grande-Bretagne qui avait tenu le haut du pavé pendant un siècle. On connaît la suite : deux guerres mondiales en l'espace d'une génération.

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03

Chapitre 3 — 1914, ou le piège qui se referme tout seul

L'été 1914 est, pour Allison, le modèle pur du piège qui se referme sans que personne ne le décide. Aucun des dirigeants européens ne voulait la guerre totale qui allait suivre. Tous pensaient manœuvrer dans une crise limitée, comme ils l'avaient fait plusieurs fois les années précédentes. L'assassinat de l'archiduc à Sarajevo n'était, en soi, qu'une crise balkanique de plus. Et pourtant, en quelques semaines, l'Europe bascule dans un carnage de quatre ans.

Ce qui a tout emporté, c'est l'enchaînement des engagements, des alliances et des calendriers militaires. Chaque capitale réagissait à la peur de ce que ferait l'autre si elle ne bougeait pas la première. Les plans de mobilisation, une fois lancés, étaient presque impossibles à arrêter. La logique de « si on ne frappe pas maintenant, ce sera pire plus tard » a pris le dessus sur toute prudence. Les dirigeants se sont retrouvés prisonniers d'une machine qu'ils croyaient conduire.

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04

Chapitre 4 — Ce qui peut encore casser le scénario

Si le livre s'arrêtait aux douze guerres, il serait une prophétie. Allison insiste donc sur les quatre cas où le piège s'est ouvert sans qu'on en meure. L'Espagne qui cède pacifiquement sa place au Portugal au XVe siècle sous l'arbitrage du pape. La Grande-Bretagne qui, au tournant du XXe siècle, choisit d'accepter la montée américaine plutôt que de la combattre, et transmet le flambeau à un cousin de langue et de culture. L'URSS et les États-Unis qui, pendant quarante ans de guerre froide, s'évitent l'affrontement direct sous la menace de l'anéantissement nucléaire. Ces exceptions comptent autant que la règle.

Ce qu'Allison en tire n'est pas une recette, mais une direction. Les rivalités qui n'ont pas dégénéré ont un point commun : au moins un des deux camps a su réviser ses réflexes. La puissance installée a accepté de partager un peu de son rang au lieu de défendre chaque centimètre. La puissance montante a tempéré ses ambitions ou s'est donné le temps. Dans tous les cas, il a fallu désapprendre une certitude — celle que la grandeur se mesure à la capacité d'écraser l'autre.

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05

Conclusion

Le livre d'Allison tient dans une tension qu'il ne cherche pas à résoudre artificiellement : trois rivalités sur quatre finissent dans la guerre, mais une sur quatre y échappe, et c'est dans cette minorité que se joue tout l'enjeu de notre siècle. La Chine et l'Amérique ne sont pas condamnées. Elles sont seulement soumises à une pression que des dizaines de générations avant elles ont connue, et qu'elles ont, le plus souvent, mal gérée. Le mérite d'Allison est d'avoir sorti cette pression de l'implicite, de l'avoir chiffrée, nommée, datée.

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