Théories des relations internationales
Les écoles des relations internationales
Description
Quand deux États se menacent, qu'un traité s'effondre ou qu'une guerre éclate, on cherche spontanément une explication : untel est agressif, tel autre naïf, celui-ci défend ses intérêts. Ce qu'on fait là, sans le savoir, c'est de la théorie. On applique une grille de lecture au désordre du monde. Depuis près d'un siècle, une discipline universitaire fabrique ces grilles de façon systématique, les affine, les oppose. C'est elle que le manuel de Dario Battistella, repris et augmenté avec Jérémie Cornut et Élie Baranets, cartographie : les théories des relations internationales.
L'intérêt du livre, c'est qu'il ne tranche pas pour une école contre les autres. Il montre un champ structuré par des familles rivales, nées souvent au contact des catastrophes du XXe siècle — deux guerres mondiales, une guerre froide, un empire soviétique qui disparaît sans que personne l'ait prévu. Chaque famille répond à une même question en apparence simple : pourquoi les États se comportent-ils comme ils le font sur la scène mondiale ? Et chacune répond autrement.
Derrière le pluriel du titre, il y a une idée forte : une théorie n'est pas une opinion, c'est un appareil cohérent qui sélectionne ce qui compte et écarte le reste. Comprendre ces appareils, c'est cesser de subir l'actualité internationale comme une suite d'événements bruts. C'est voir les lignes de force sous le bruit.
La question que l’on se pose : Pourquoi faut-il plusieurs théories rivales pour expliquer le comportement des États, et que gagne-t-on à les connaître plutôt qu'à en choisir une seule ?Ce que l’on va voir : Comment le champ des relations internationales s'est structuré autour de grandes familles de pensée, de la plus ancienne à celles qui, aujourd'hui, retournent la question contre la discipline elle-même.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Le réalisme — la puissance comme seule boussole
Si une seule école a longtemps dominé le champ, c'est le réalisme. Son point de départ est brutal de simplicité : la scène internationale est anarchique. Pas au sens du chaos, mais au sens où il n'existe aucune autorité supérieure aux États, rien au-dessus d'eux pour faire la loi et la faire respecter. Dans un monde sans gendarme, chacun doit assurer seul sa survie. De là découle tout le reste. La puissance n'est pas un vice des dirigeants, c'est la condition de leur existence.
Les réalistes se réclament d'une longue lignée — Thucydide racontant les Athéniens expliquant aux Méliens que le fort fait ce qu'il peut et le faible subit ce qu'il doit, Machiavel, Hobbes et sa guerre de tous contre tous. Mais la version moderne et savante se construit après 1945. Hans Morgenthau, dans Politics Among Nations, pose que les États poursuivent l'intérêt national défini en termes de puissance, et que la morale internationale est un leurre dangereux quand elle guide l'action. Le livre souligne combien cette thèse était une réponse directe à l'échec des idéalistes de l'entre-deux-guerres, incapables d'empêcher la montée nazie.
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02 Chapitre 2 — Le libéralisme — la paix par le commerce et les règles
Face au réalisme, la grande famille rivale est le libéralisme. Elle ne nie pas l'anarchie, mais refuse d'en faire une fatalité guerrière. Son pari : les États ne sont pas condamnés à se méfier éternellement, parce qu'ils ont des intérêts à coopérer, et que des mécanismes concrets rendent cette coopération possible et stable. Là où le réaliste voit une table de poker à somme nulle, le libéral voit des jeux où tout le monde peut gagner si l'on construit les bonnes institutions.
La filiation remonte à Kant et à son projet de paix perpétuelle, où des républiques liées par le commerce et un droit commun finissent par renoncer à se faire la guerre. Le livre déplie les versions contemporaines. Le libéralisme commercial parie sur l'interdépendance économique : deux pays dont les économies sont imbriquées ont trop à perdre à se battre. Le libéralisme institutionnel insiste sur les organisations — ONU, OMC, Union européenne — qui ne suppriment pas l'anarchie mais réduisent l'incertitude, diffusent l'information, rendent la tricherie coûteuse et donc plus rare.
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03 Chapitre 3 — Comprendre plutôt qu'expliquer — le tournant constructiviste
Réalisme et libéralisme, malgré leur querelle, partagent un présupposé : les États ont des intérêts donnés d'avance — survie, puissance, prospérité — et la théorie sert à prévoir comment ils les poursuivent. Dans les années 1980 et 1990, une troisième voie conteste ce socle. Le constructivisme avance que ces intérêts ne tombent pas du ciel : ils sont construits par des idées, des identités, des normes partagées. Ce qu'un État veut dépend de ce qu'il croit être et du monde social dans lequel il se pense.
La formule devenue emblématique est celle d'Alexander Wendt : l'anarchie est ce que les États en font. Le même fait — l'absence d'autorité supérieure — ne produit pas les mêmes conduites selon la culture qui règne entre acteurs. Entre ennemis, l'anarchie est hobbesienne, chacun menace la survie de l'autre. Entre rivaux qui se reconnaissent des droits, elle se tempère. Entre amis, elle peut devenir une communauté de sécurité où la guerre devient impensable. L'anarchie est la même ; le sens qu'on lui donne change tout.
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04 Chapitre 4 — Qui écrit la grille, et pour qui — les approches critiques
À mesure qu'on avance dans le livre, une question monte en puissance et finit par retourner la discipline contre elle-même : qui produit ces théories, depuis quel point de vue, et au service de quoi ? C'est l'entrée des approches critiques. Leur geste commun est de refuser l'idée d'un savoir neutre qui observerait le monde international d'en haut. Toute théorie, disent-elles, est située ; elle vient de quelque part et, souvent, conforte un ordre existant tout en prétendant le décrire.
Cette famille est plurielle. La théorie critique d'inspiration marxiste, dans le sillage de Robert Cox, pose que toute théorie est toujours pour quelqu'un et pour quelque chose — le réalisme, en naturalisant la rivalité des puissances, aide à perpétuer une hiérarchie mondiale. Les approches postcoloniales rappellent que la discipline s'est écrite depuis l'Occident, en prenant l'expérience des grandes puissances pour l'expérience universelle, et en laissant dans l'ombre les mondes dominés. Les approches féministes montrent que derrière le langage neutre de l'État et de la puissance se cache un impensé du genre, et que des pans entiers du réel international — le travail invisible, les corps, la vulnérabilité — n'entrent dans aucune grille classique.
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05 Conclusion
Le parcours proposé par Battistella, Cornut et Baranets ne débouche pas sur un gagnant. Il laisse le lecteur devant un éventail : le réalisme et sa puissance froide, le libéralisme et ses règles, le constructivisme et ses significations partagées, les approches critiques et leur soupçon sur le savoir lui-même. Chacune tient parce qu'elle attrape un morceau de réel que les autres négligent, et achoppe là où un autre voit clair. Le pluriel du titre n'est pas une coquetterie — c'est le cœur du propos.
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