Stendhal : sa vie, son œuvre et sa philosophie
Stendhal, la vie et l'œuvre
Description
Henri Beyle meurt un soir de mars 1842, en pleine rue, à Paris, foudroyé par une attaque. Sur sa tombe, une épitaphe en italien qu'il avait choisie lui-même : « Arrigo Beyle, Milanese ». Un Français de Grenoble qui tient à se faire enterrer en Milanais, sous un prénom italianisé, après une vie passée à signer ses livres d'un nom de plume emprunté à une petite ville de Prusse. Tout Stendhal est déjà là : un homme qui refuse d'être d'où il vient, qui se cherche ailleurs, et qui fabrique sa propre identité comme on construit un personnage.
Son œuvre lui a survécu d'une drôle de manière. De son vivant, Stendhal vend peu, agace la critique, reste un auteur pour quelques lecteurs choisis. Il avait prévu le coup : il disait écrire pour 1880, pour « les happy few » qui le comprendraient une fois qu'il serait mort. Il ne s'était pas trompé. C'est bien après lui qu'on a reconnu dans Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme deux sommets du roman français, et dans leur auteur un psychologue d'une finesse rare, qui disséquait le cœur humain comme personne.
Émile Faguet, critique redouté de la fin du XIXe siècle, a voulu relire cette vie et cette œuvre d'un seul tenant, pour y chercher l'unité. Car chez Stendhal, la vie et les livres ne font qu'un : les romans sont peuplés de doubles de l'auteur, et sa philosophie tient dans une seule recherche obstinée, celle du bonheur. Reste à voir de quel bonheur il s'agit, et pourquoi il a fallu un demi-siècle pour l'entendre.
La question que l’on se pose : Pourquoi un auteur méprisé de son vivant est-il devenu un maître du roman, et quelle philosophie du bonheur cache-t-il derrière ses histoires d'ambition et d'amour ?Ce que l’on va voir : Un homme qui se réinvente contre sa propre origine, des romans traversés par une même énergie vitale, et une doctrine intime qui porte son nom.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un enfant de Grenoble qui déteste tout
Henri Beyle naît à Grenoble en 1783, dans une famille bourgeoise aisée qu'il va passer sa vie à détester. Sa mère meurt quand il a sept ans, et il en gardera un chagrin démesuré, presque amoureux, qu'il raconte plus tard sans pudeur. Son père, avocat pieux et avare, devient la figure de tout ce qu'il rejette : la province, la religion, l'ordre moral, l'étroitesse. S'ajoute l'abbé Raillane, précepteur austère, qui finit de lui rendre insupportable tout ce qui ressemble à l'autorité et à la dévotion.
De cette enfance, Faguet tire un trait de caractère fondateur : Stendhal se construit par opposition. Il aime ce que les siens détestent, il méprise ce qu'ils vénèrent. Les mathématiques deviennent sa planche de salut, moins par goût du calcul que parce qu'elles sont, pense-t-il, le domaine où l'hypocrisie n'a pas prise. On ne triche pas avec une démonstration. Cette passion pour la logique sèche, la clarté, l'exactitude, il la gardera toute sa vie, et elle marquera jusqu'à son style, dépouillé, nerveux, allergique à l'emphase.
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02 Chapitre 2 — Milan, l'armée, l'Italie dans la peau
Les vingt années qui suivent sont un va-et-vient permanent entre Paris, l'Italie et les campagnes de l'Empire. Stendhal suit la Grande Armée, occupe des postes dans l'intendance, et vit en 1812 la retraite de Russie, ce désastre dont il tirera des pages d'un sang-froid stupéfiant. Au milieu du chaos, il note, observe, se rase chaque matin : il fait du spectacle de l'effondrement une matière à observation. Faguet y voit la marque de l'homme : même dans l'horreur, Stendhal reste un spectateur lucide de lui-même.
La chute de Napoléon en 1814 le laisse sans emploi et sans fortune assurée. Il choisit alors de s'installer à Milan, où il passe sept années qu'il considérera comme les plus heureuses de sa vie. Il y fréquente les cercles romantiques italiens, soupçonné de sympathies pour les carbonari, ces patriotes qui rêvent d'unité et de liberté. C'est là qu'il commence vraiment à écrire : des ouvrages sur la peinture italienne, sur la musique, sur Rossini qu'il adore. Il n'est pas encore romancier ; il est un amateur passionné qui transforme ses enthousiasmes en livres.
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03 Chapitre 3 — Les romans : l'énergie contre la médiocrité
En 1830 paraît Le Rouge et le Noir, sous-titré « chronique de 1830 ». Julien Sorel, fils de charpentier ambitieux et brûlant d'énergie, tente de s'élever dans une société qui n'offre plus de grandeur aux jeunes gens de son espèce. Sous l'Empire, il aurait été soldat ; sous la Restauration, il n'a que l'hypocrisie religieuse ou l'habileté sociale pour grimper. Faguet lit le roman comme le drame d'une force vitale née trop tard, condamnée à ramper là où elle rêvait de conquérir, et qui préfère finalement la mort au reniement.
Ce qui frappe Faguet, c'est la méthode. Stendhal ne décrit pas ses personnages de l'extérieur, il entre dans leur tête, suit le fil de leurs calculs et de leurs contradictions avec une précision presque chirurgicale. Julien séduit par orgueil, par devoir qu'il s'impose à lui-même, avant de découvrir qu'il aimait pour de vrai. Cette manière de montrer l'âme en mouvement, hésitante, divisée contre elle-même, fait de Stendhal un ancêtre du roman psychologique moderne, bien avant que le mot existe.
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04 Chapitre 4 — Le beylisme, ou l'art de chasser le bonheur
Derrière la vie et les romans, Faguet cherche une doctrine, et il la trouve dans ce qu'on a appelé le beylisme, du vrai nom de l'auteur. Ce n'est pas un système, Stendhal détestait les systèmes. C'est plutôt une manière de vivre, une morale intime dont le seul principe est la recherche du bonheur, « la chasse au bonheur », comme il disait. Non pas le plaisir facile, mais l'intensité : vivre beaucoup, sentir fort, multiplier les émotions vraies et fuir tout ce qui dessèche le cœur.
Cette philosophie hérite des idéologues du XVIIIe siècle et de leur sensualisme : tout vient des sensations, le bonheur se mesure à leur qualité et à leur vivacité. Mais Stendhal y ajoute sa marque propre, une exigence d'authenticité presque féroce. Le pire ennemi du bonheur, pour lui, c'est l'hypocrisie, la vanité sociale, le souci du qu'en-dira-t-on qui fait qu'on sacrifie ses désirs réels aux apparences. L'homme heureux, le « beyliste », est celui qui ose être lui-même, qui se méfie des opinions reçues et cultive ses passions au lieu de les réprimer.
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05 Conclusion
Stendhal avait raison sur son propre compte. Il a fallu attendre la génération d'après pour que son nom s'impose, et que des lecteurs reconnaissent dans ce consul oublié d'une bourgade italienne l'un des plus grands romanciers de son siècle. L'homme qui s'était inventé italien, qui avait signé du nom d'une ville allemande, qui écrivait pour des lecteurs qu'il ne verrait jamais, a fini par les trouver. Faguet, en reliant la vie aux livres et les livres à la philosophie, montre que tout tenait ensemble : une même soif d'énergie et de bonheur courait de l'enfant révolté de Grenoble jusqu'à Fabrice et Julien.
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