Conversations avec Igor Stravinsky
Stravinsky parle de sa musique
Description
En 1948, un jeune chef d'orchestre américain de vingt-trois ans écrit à Igor Stravinsky pour lui demander des précisions sur une de ses partitions. Robert Craft est fou de cette musique, il la connaît mieux que personne de sa génération, et il ose. Stravinsky, qui a alors près de soixante-six ans et vit à Hollywood, répond. De cet échange naît une amitié qui va durer jusqu'à la mort du compositeur en 1971, et surtout une proximité quotidienne : Craft devient l'assistant, le confident, le compagnon de voyage, presque un membre de la famille.
De cette proximité sort une série de livres d'entretiens, dont le premier, paru en 1959, s'intitule sobrement Conversations avec Igor Stravinsky. Le principe est simple : Craft pose des questions, Stravinsky répond. On y parle de sa jeunesse à Saint-Pétersbourg, de ses œuvres, de Diaghilev et des Ballets russes, des autres musiciens, de ce qu'est pour lui composer. Le ton n'a rien d'un cours. C'est un vieux monsieur cultivé, cassant, drôle, qui dit ce qu'il pense sans ménager grand monde.
Le livre a été discuté — on s'est demandé où finissait Stravinsky et où commençait Craft, qui tenait la plume. Mais la voix qui en ressort est trop tranchée, trop singulière pour être inventée. Et cette voix dit des choses qui dérangent encore sur ce qu'est, au fond, faire de la musique.
La question que l’on se pose : Qu'est-ce qu'un des plus grands compositeurs du siècle a vraiment à dire sur sa propre musique quand on le laisse parler librement ?Ce que l’on va voir : La voix d'un homme qui refuse les grands mots pour décrire un métier qu'il tient pour un artisanat, et les règles qu'il s'impose pour l'exercer.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un compositeur et son Boswell de poche
Pour comprendre le livre, il faut comprendre le dispositif. Craft n'est pas un journaliste de passage venu arracher trois citations. Il vit aux côtés de Stravinsky pendant plus de vingt ans, dirige ses œuvres, feuillette ses partitions, dîne à sa table presque chaque soir. Quand il pose une question, il connaît déjà la moitié de la réponse. C'est ce qui donne aux entretiens leur densité : ce sont deux personnes qui parlent la même langue technique, pas un vulgarisateur face à un maître.
On a souvent comparé Craft au Boswell de Stravinsky, du nom de l'homme qui a consigné les propos de l'écrivain Samuel Johnson au XVIIIe siècle. La comparaison vaut, à ceci près que le sujet était toujours vivant et relisait. D'où la question qui a poursuivi le livre : les réponses sont-elles de Stravinsky, ou Craft les a-t-il façonnées, enrichies, parfois carrément écrites ? Le compositeur parlait le russe, le français, un anglais approximatif. Le texte anglais est trop élégant, trop allusif pour sortir tel quel de sa bouche.
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02 Chapitre 2 — La musique ne dit rien, et c'est tant mieux
Il y a une phrase de Stravinsky, antérieure aux entretiens mais qu'il assume encore dans le livre, qui a fait couler beaucoup d'encre : la musique est, par sa nature même, impuissante à exprimer quoi que ce soit — un sentiment, une attitude, un état psychologique. On l'a prise pour une provocation. C'était une conviction profonde, et elle traverse tout ce qu'il dit de son travail.
Ce qu'il refuse, c'est l'idée romantique selon laquelle une œuvre serait le déversement d'une émotion personnelle, un message codé que l'auditeur devrait décrypter. Pour Stravinsky, quand on croit entendre de la tristesse dans une musique, on y projette sa propre tristesse. La musique, elle, organise des sons dans le temps. Elle est une construction, une architecture, une façon d'ordonner la durée. Le reste est affaire d'habitude et d'association.
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03 Chapitre 3 — Atelier d'un artisan : rythme, règle, obsession
Quand il parle concrètement de composition, Stravinsky devient précis, presque technicien. Ce qui l'obsède, avant la mélodie, avant l'harmonie, c'est le rythme. Le Sacre du printemps a changé la musique du siècle moins par ses accords que par ses rythmes imprévisibles, ses mesures qui se déforment, ses accents qui tombent là où l'oreille ne les attend pas. Dans les entretiens, il revient sur ces procédés avec gourmandise, comme un horloger sur un mécanisme.
Il insiste aussi sur un point qui déconcerte : il a besoin de limites. Plus la contrainte est serrée, plus il se sent libre. Un compositeur à qui l'on donnerait une liberté totale, dit-il en substance, serait paralysé. La règle qu'on se fixe — une forme ancienne, une tonalité, une série de douze notes — est ce qui rend le travail possible. Elle oriente, elle écarte le vertige du tout-est-permis. C'est pourquoi il a passé une partie de sa carrière à adopter des cadres apparemment contraignants, du néoclassicisme qui ressuscite les formes du XVIIIe siècle jusqu'au dodécaphonisme qu'il embrasse à la fin de sa vie.
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04 Chapitre 4 — Les vivants et les morts qu'il fréquente
Si l'on prend de la hauteur, les Conversations dessinent surtout une certaine idée du métier de compositeur, et cette idée se mesure à la façon dont Stravinsky parle des autres. Car il en parle beaucoup, et sans tendresse excessive. Les jugements fusent, parfois cruels, toujours argumentés sur le terrain qui l'intéresse : la facture, le savoir-faire, la solidité de la construction.
Pour lui, un compositeur se juge à son métier, pas à ses intentions ni à sa philosophie. Il admire ceux qui savent faire tenir une partition — Bach, Mozart, Tchaïkovski qu'il défend contre le mépris de son époque, Webern dont il salue la rigueur. Il se méfie des grandes machines expressives, des musiques qui misent sur l'effet et l'émotion débordante plutôt que sur la justesse de l'écriture. Wagner, Beethoven même, sont regardés avec une distance qui a choqué. Ce n'est pas du dédain gratuit : c'est la cohérence d'un homme qui ne croit qu'à l'ouvrage bien fait.
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05 Conclusion
Au fil des pages, on finit par oublier qu'un tiers des phrases a peut-être été ciselé par Craft. Ce qui reste, c'est un homme qui refuse obstinément les grands mots pour parler de son travail, qui ramène toujours la discussion de l'émotion vers la fabrication, et qui traite les plus grands noms de l'histoire comme des collègues d'atelier à évaluer sur pièce. Les Conversations ne livrent pas des confidences d'âme. Elles livrent la pensée d'un artisan rigoureux sur l'ouvrage qu'il a passé sa vie à faire.
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