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Sommes-nous ce que nous lisons ?

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George Orwell

Orwell sur les livres et la lecture

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Description

On aime croire qu'un lecteur est une belle personne. Qu'à force de fréquenter les grands textes, on devient plus fin, plus généreux, un peu meilleur que la moyenne. George Orwell, lui, a passé une partie des années 1930 derrière la caisse d'une librairie d'occasion, à Hampstead, au nord de Londres. De là, il a vu défiler les acheteurs réels — pas ceux des manifestes, les autres. Et ce qu'il raconte dans ces textes courts sur les livres et la lecture, rassemblés ici, démonte méthodiquement le mythe du lecteur noble.

Orwell écrit sur le livre non pas comme un objet sacré, mais comme une marchandise qui prend la poussière, qui sent le renfermé, qu'on achète pour frimer et qu'on ne lit jamais. Il écrit aussi sur la critique littéraire comme sur un abattage à la chaîne, et sur l'écriture elle-même comme sur un métier épuisant qu'aucune personne saine d'esprit ne choisirait sans une forme de démon intérieur. Il connaît le sujet par les deux bouts : il a vendu les livres des autres, et il a sué sur les siens.

Ce qui donne à ces pages leur ton, c'est qu'Orwell ne parle jamais d'en haut. Il a fait les métiers dont il parle. Il compte en shillings, il se souvient de l'odeur des rayons, il sait combien de temps il faut pour bâcler une recension qu'on paiera une misère. La lecture, chez lui, descend de son piédestal pour rejoindre la vie matérielle — et c'est précisément là qu'elle devient intéressante.

La question que l’on se pose : Qu'est-ce qui reste du prestige de la lecture quand on regarde le livre depuis la caisse, le bureau du critique et la table de l'écrivain ?Ce que l’on va voir : Un homme qui a vendu, jugé et fabriqué des livres, et qui en parle sans une once de révérence.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Derrière la caisse d'une librairie d'occasion

Pendant un peu plus d'un an, au milieu des années 1930, Orwell travaille à temps partiel dans une librairie de livres d'occasion. Le poste lui laisse ses matinées pour écrire, ce qui est tout ce qu'il demande. Mais le reste du temps, il observe. Et dans le texte qu'il en tire, Souvenirs de librairie, il règle gentiment ses comptes avec l'image romantique du commerce de livres — celle où un libraire mélancolique et érudit vend des éditions rares à des amateurs éclairés.

La réalité est plus terne. Les meilleurs clients, note-t-il, ne sont presque jamais ceux qui aiment vraiment les livres. Ce sont les collectionneurs qui achètent des reliures au mètre pour décorer un salon, les étudiants qui marchandent des manuels, les gens de passage qui cherchent un cadeau à bon marché. Les vrais passionnés, eux, sont souvent fauchés et encombrants. Et il y a les voleurs, les demi-fous, les commandeurs de livres qu'ils ne viendront jamais chercher. Une bonne partie de la clientèle, en somme, relève autant de la pathologie douce que de la littérature.

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02

Chapitre 2 — La corvée de la critique au kilo

L'autre poste d'observation d'Orwell, c'est le bureau du critique littéraire. Il a recensé des livres pendant des années, pour des journaux et des revues, et il en parle sans la moindre coquetterie. Dans Confessions d'un critique, il décrit la scène d'ouverture : un homme usé, dans une pièce en désordre, devant une pile de cinq volumes qu'il doit chroniquer avant midi. Un livre sur la géographie de la Palestine, un roman, une étude sur les syndicats — aucun lien entre eux, aucune compétence commune pour en juger.

Le problème, dit-il, c'est le rythme et l'argent. Le critique est payé trop peu pour pouvoir choisir, donc il accepte tout. Il n'a pas le temps de lire vraiment les ouvrages qu'il doit juger ; il les parcourt, attrape une impression, et fabrique quelques centaines de mots qui donnent le change. Pire : la convention veut qu'on dise du bien, ou au moins qu'on nuance. Démolir franchement un livre médiocre demanderait de le lire en entier et de se faire des ennemis — un luxe que l'économie de la critique ne permet pas.

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Chapitre 3 — Pourquoi on achète des livres qu'on ne lit pas

De son poste de libraire comme de critique, Orwell tire une même observation gênante : le rapport qu'on entretient avec les livres est largement une affaire de posture. Dans un texte malicieux, il compare le coût de la lecture à celui d'autres plaisirs — le tabac, la bière, le cinéma — pour montrer que lire, en réalité, revient bon marché. Quelqu'un qui dépense une fortune en cigarettes se plaindra pourtant du prix d'un livre, parce que le livre n'est pas vraiment un plaisir qu'il recherche ; c'est un devoir qu'il croit devoir à son image.

Car la plupart des gens, constate-t-il, possèdent plus de livres qu'ils n'en lisent, et beaucoup n'en lisent presque aucun. La bibliothèque est un décor. On achète un classique pour l'avoir sur l'étagère, pour pouvoir dire qu'on l'a, parfois pour s'en convaincre soi-même. Orwell, qui a vu ces achats se faire de l'autre côté de la caisse, sait que l'intention de lire et l'acte de lire sont deux choses séparées par un gouffre que la vente, elle, ne mesure pas.

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04

Chapitre 4 — L'écriture comme travail, pas comme vocation

Ayant démonté le prestige du lecteur, du client et du critique, Orwell en vient à ce qui le concerne le plus directement : fabriquer des livres. Et là encore, il refuse le halo. Écrire un livre, dit-il dans une formule restée célèbre, est une lutte horrible et épuisante, comparable à une longue crise de maladie. Personne n'entreprendrait une pareille épreuve s'il n'était poussé par un démon dont il ne comprend ni ne maîtrise la nature. L'écrivain n'est pas un être supérieur ; c'est quelqu'un que quelque chose ne laisse pas en paix.

Il va plus loin et désigne quatre mobiles qui tiennent la plume, sans en épargner aucun. L'égoïsme pur, d'abord — le désir de paraître intelligent, d'être remarqué, de survivre à sa mort. L'enthousiasme esthétique, le plaisir des mots qui s'emboîtent bien. L'impulsion historique, l'envie de voir les choses telles qu'elles sont et de les fixer. Et enfin la visée politique, le désir de pousser le monde dans une certaine direction. Orwell, qui se range lui-même parmi les écrivains politiques, insiste : le premier mobile, la vanité, est partout, même chez ceux qui s'en défendent.

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05

Conclusion

Au bout de ce parcours, la question de départ reçoit une réponse têtue : non, on n'est pas spécialement ce qu'on lit. On est surtout ce qu'on fait des livres — et ce qu'on en fait, Orwell l'a vu de trop près pour en être dupe. On les vend au mètre, on les juge sans les lire, on les achète pour les montrer, on les écrit dans la douleur et pour de l'argent. À chaque étape, le prestige recule et le travail apparaît. Ce qui, chez un autre, aurait viré au désenchantement amer reste chez lui d'une étrange sérénité, parce qu'il préfère les choses telles qu'elles sont.

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