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Paix et guerre entre les nations

Paix et guerre entre les nations

Raymond Aron

Une théorie des relations entre États

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Description

1962. La guerre d'Algérie se termine, la crise des missiles de Cuba vient de mettre le monde à quelques heures d'un échange nucléaire, et un professeur français publie un pavé de huit cents pages qui prétend poser les fondations d'une discipline entière. Raymond Aron, sociologue et éditorialiste au Figaro, appelle ça « Paix et guerre entre les nations ». Le projet est immense : comprendre ce qui régit les rapports entre États, non pas comme un moraliste qui dirait ce qu'ils devraient être, mais comme un théoricien qui regarde froidement ce qu'ils sont.

À l'époque, deux camps s'affrontent sur la question. D'un côté, les idéalistes qui rêvent d'un droit international capable de dompter la force. De l'autre, les « réalistes » américains, menés par Hans Morgenthau, qui ramènent tout à une seule variable : la puissance. Aron refuse les deux. Il trouve les premiers naïfs et les seconds paresseux, trop pressés de réduire la diplomatie à une formule. Les nations, selon lui, ne poursuivent ni la seule vertu ni la seule puissance — elles cherchent la sécurité, la gloire, l'idée qu'elles se font d'elles-mêmes, et ces objectifs ne se calculent pas comme un bilan comptable.

Ce qui rend le livre durable, c'est qu'Aron n'y donne aucune recette. Il construit un cadre pour penser, pas un manuel pour gagner. Et ce cadre tient à deux personnages qui traversent tout l'ouvrage, deux figures qui résument la conduite des États entre eux depuis que les États existent.

La question que l’on se pose : Qu'est-ce qui gouverne vraiment les relations entre les États, quand ni le droit ni la seule puissance ne suffisent à l'expliquer ?Ce que l’on va voir : Comment un penseur a voulu fonder une science des rapports entre nations, et pourquoi il a fini par en faire une sagesse de l'action plutôt qu'une théorie close.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Le diplomate et le soldat, deux visages d'une même conduite

Aron ouvre son livre sur une image simple, presque banale, et pourtant elle porte tout le reste. Les relations internationales, écrit-il, se reconnaissent à deux figures : l'ambassadeur et le soldat. Partout où des unités politiques coexistent, certains hommes négocient et d'autres se tiennent prêts à combattre. Ces deux personnages ne sont pas des métiers parmi d'autres — ils incarnent l'essence même de ce qui se joue entre les nations. Le diplomate parle au nom de sa collectivité à une autre collectivité ; le soldat se bat au nom de la sienne contre une autre. Toute l'histoire des rapports entre États tient dans l'alternance et l'entrelacement de ces deux conduites.

Ce qui distingue radicalement cet espace du reste de la vie sociale, c'est son caractère particulier : à l'intérieur d'un État, un pouvoir central détient le monopole de la violence légitime, tranche les conflits, impose la loi. Entre les États, personne ne tranche. Pas de juge au-dessus des parties, pas de police mondiale. Aron reprend ici une vieille idée — l'absence d'instance supérieure — mais il refuse d'en conclure, comme certains, que c'est la jungle pure. Car la diplomatie existe justement pour que la guerre ne soit pas le seul recours. Les ambassadeurs tissent des accords, des équilibres, des conventions qui tiennent souvent, même sans gendarme pour les faire respecter.

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02

Chapitre 2 — Pourquoi les relations entre États n'obéissent pas aux lois de l'économie

Aron était trop honnête pour prétendre fonder une science exacte des relations internationales. Il observe ses collègues économistes avec une pointe d'envie : eux disposent de lois, de modèles, de variables qui se mesurent et se comparent. Un marché obéit à des régularités. Les prix montent, la demande baisse, on peut prévoir, modéliser, presque calculer. Les relations entre nations, elles, résistent obstinément à ce traitement. Et Aron tient à expliquer pourquoi, plutôt que de faire semblant.

La raison tient à ce qu'il appelle la pluralité irréductible des fins. Un acteur économique poursuit en gros un seul objectif, le gain, qu'on peut chiffrer. Une nation, elle, poursuit à la fois la sécurité, la puissance et la gloire — et ces trois buts ne se ramènent pas l'un à l'autre, ne se mesurent pas dans la même unité, entrent souvent en conflit. Un État peut sacrifier sa sécurité à sa gloire, ou sa puissance à une idée qu'il se fait de sa mission. Aucune formule ne dira jamais lequel de ces objectifs un peuple choisira, parce que ce choix dépend de son histoire, de ses passions, de la manière dont il se représente lui-même.

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03

Chapitre 3 — La guerre nucléaire et le calcul de la dissuasion

Aron écrit en pleine guerre froide, et il consacre une partie décisive de son livre à ce que l'arme nucléaire change — ou ne change pas — à sa théorie. La question est brûlante en 1962 : l'existence de bombes capables de rayer des villes entières a-t-elle rendu la vieille logique de la guerre obsolète ? Certains le pensaient, convaincus qu'une arme absolue abolissait la stratégie. Aron répond non, avec une nuance qui fait toute la finesse de son analyse.

L'arme nucléaire ne supprime pas la stratégie, elle la déplace. Puisqu'un affrontement direct entre les deux Grands signifierait l'anéantissement mutuel, la force sert désormais moins à vaincre qu'à dissuader. On ne cherche plus à gagner la guerre, on cherche à convaincre l'adversaire qu'il ne peut pas la gagner non plus. Toute la paradoxale logique de la dissuasion est là : il faut être prêt à utiliser une arme dont l'emploi serait un désastre, et c'est précisément cette menace crédible qui empêche d'avoir à l'employer. La paix se bâtit sur la terreur réciproque.

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04

Chapitre 4 — Agir sans tout savoir : la morale du praticien

Si Aron refuse de livrer une science prédictive, où mène son livre ? À ce qu'il nomme, dans sa dernière partie, la praxéologie — l'étude de l'action politique telle qu'elle doit se conduire quand on ne dispose ni de lois certaines ni de valeurs absolues. C'est le point d'arrivée de tout l'ouvrage, et peut-être sa vraie ambition cachée. Après avoir démonté les prétentions des théories closes, Aron se demande comment un homme d'État raisonnable devrait agir dans un monde opaque.

Sa réponse tient dans un équilibre difficile, qu'il place sous le patronage de deux attitudes morales empruntées à Weber. D'un côté l'éthique de conviction, qui agit selon ses principes sans se soucier des conséquences ; de l'autre l'éthique de responsabilité, qui pèse les effets réels de ses choix et accepte de se salir les mains. Le diplomate aronien ne peut être ni un pur idéaliste qui sacrifierait son peuple à un principe, ni un cynique qui ne verrait que la puissance. Il doit tenir les deux bouts : garder une fin légitime en vue, tout en adaptant ses moyens à une réalité qui ne se plie jamais complètement à ses désirs.

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05

Conclusion

Aron n'a donc pas écrit le manuel qu'on attendait peut-être de lui. Parti du diplomate et du soldat, ces deux figures qui résument les rapports entre nations, il a traversé l'impossibilité d'une science exacte, le paradoxe nucléaire, pour aboutir à une philosophie de l'action prudente. Sa théorie des relations internationales se referme sur une leçon de modestie : on ne gouverne pas l'histoire, on compose avec elle, en pesant des fins incommensurables et des moyens incertains.

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