Télécharger l'app

Scanne. C'est dans ta poche.

QR Code — Dygest

Ouvre l'app Appareil photo, pointe sur le code. C'est gratuit à l'essai.

Nolan, le temps et Bergson

Nolan, le temps et Bergson

Manon Grimaud

Tenet relu avec Bergson

Écouter l'extrait du podcast :
0:00 --:--

Description

Dans Interstellar, une heure passée sur une planète proche d'un trou noir coûte sept années aux proches restés en orbite. Cooper revient de sa mission à peine vieilli ; sa fille, elle, est devenue une femme âgée qui le regarde depuis un lit d'hôpital. La scène est bâtie sur de la relativité générale bien réelle, mais ce que Nolan filme là n'est pas une équation — c'est une douleur. Deux personnes ont vécu la même séparation à des rythmes incompatibles, et aucune horloge ne peut réconcilier ce qu'elles ont ressenti.

C'est ce décalage que Manon Grimaud décide de prendre au sérieux dans son bouquin. Nolan passe pour le cinéaste des montages alambiqués, des timelines qu'on reconstitue sur un tableau après la séance. Memento qui remonte à l'envers, Dunkerque qui tresse trois durées inégales, Tenet qui fait couler le temps dans les deux sens. On range ça au rayon virtuosité technique, casse-tête pour cinéphiles. Grimaud propose une autre lecture : et si Nolan ne jouait pas avec le temps pour épater, mais parce qu'il filme une certaine idée de ce qu'est le temps vécu ?

Pour tester l'hypothèse, elle convoque un philosophe mort en 1941, Henri Bergson, qui avait fait de la distinction entre le temps des horloges et le temps vécu le cœur de toute son œuvre. L'idée n'est pas de plaquer une grille sur des films, mais de voir ce qui se passe quand on regarde Tenet avec, en tête, cette intuition vieille d'un siècle que le temps ne se mesure pas comme on mesure une longueur.

La question que l’on se pose : Et si les montages tordus de Nolan n'étaient pas des exercices de style, mais une manière de filmer ce que Bergson appelait la durée ?Ce que l’on va voir : Comment une œuvre entière tord l'horloge jusqu'à faire affleurer une intuition philosophique vieille d'un siècle.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Une œuvre qui refuse l'horloge

Grimaud commence par un constat simple : presque tous les films de Nolan ont un problème avec le temps. Pas un thème parmi d'autres — une obsession structurelle. Memento, en 2000, raconte son histoire à l'envers, par blocs qui remontent le cours des événements, parce que son héros, incapable de fabriquer des souvenirs nouveaux, vit dans un présent sans épaisseur. La forme du film épouse le trouble du personnage. Le spectateur, privé du fil chronologique, ressent ce que c'est que de ne pas pouvoir relier un instant au précédent.

Le motif revient, décliné. Inception empile des strates de rêve où le temps s'étire — quelques secondes en haut valent des années tout en bas. Dunkerque, en 2017, fait tenir ensemble une semaine sur la plage, une journée en mer et une heure dans les airs, trois durées qui n'ont pas la même densité et que le montage fait converger sans jamais les égaliser. Chaque fois, Nolan refuse le confort d'une ligne unique qui avancerait au pas régulier d'une pendule.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !

02

Chapitre 2 — Le temps qui ne se déroule pas comme une ligne

Pour nommer cette autre chose, Grimaud remonte à Bergson. Vers la fin du XIXe siècle, dans sa thèse de 1889, le philosophe pose une distinction qui va irriguer toute sa pensée : il y a le temps qu'on mesure et le temps qu'on vit, et ce ne sont pas les mêmes. Le premier, c'est celui de la science et des montres — un axe découpé en instants égaux, juxtaposés comme des points sur une droite. On le compte, on l'additionne, on le représente dans l'espace. Pratique, mais c'est une traduction, pas la chose elle-même.

Le temps vécu, Bergson l'appelle la durée. Et la durée, dit-il, ne se compose pas d'instants séparés. Nos états de conscience se fondent les uns dans les autres, s'interpénètrent, comme les notes d'une mélodie qu'on n'entend pas comme une succession de sons isolés mais comme un flux continu. Un quart d'heure d'attente ne dure pas autant qu'un quart d'heure de plaisir : l'horloge dit la même chose, l'expérience dit l'inverse. Le temps vécu a une épaisseur, une qualité, une élasticité que la mesure efface par principe.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !

03

Chapitre 3 — Tenet, ou la durée prise à rebrousse-poil

Tenet, sorti en 2020, est le film où Nolan pousse le dispositif le plus loin. Son idée de départ tient en un mot : l'inversion. Certains objets, puis certaines personnes, voient leur sens temporel renversé — ils remontent le cours des événements pendant que le monde avance normalement autour d'eux. Une balle revient dans le canon, une voiture roule à reculons, un personnage se bat contre lui-même venu de l'autre sens. Le film organise des scènes où deux flux temporels coexistent dans le même plan.

Grimaud note ce que la plupart des commentaires ont manqué : techniquement, Nolan traite le temps comme une ligne spatiale qu'on peut parcourir dans les deux directions. C'est exactement le temps de l'horloge poussé à sa conséquence logique — réversible, mesurable, symétrique. Un temps qu'on remonte comme on rembobine une cassette. Si le temps n'était que cela, l'inversion serait parfaitement propre, sans reste, sans douleur. On déferait les choses comme on les a faites.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !

04

Chapitre 4 — Ce que le cinéma fait à l'intuition du temps

En élargissant, Grimaud avance une idée plus ambitieuse : le cinéma de Nolan n'illustre pas Bergson, il le prolonge avec des moyens que le philosophe n'avait pas. Bergson reprochait au langage et à la science de spatialiser le temps, de le figer en instants juxtaposés. Il cherchait un mode de pensée capable de restituer le mouvant sans le découper. Or le cinéma est précisément un art qui travaille la durée dans sa matière même : vingt-quatre images par seconde, un flux qu'on étire, qu'on contracte, qu'on superpose.

Le paradoxe, c'est que le cinéma est aussi l'art le plus spatialisant qui soit. Une bobine, c'est une suite d'images immobiles alignées côte à côte — exactement l'image que Bergson donnait du temps mal pensé, une succession de photographies qu'on fait défiler. Bergson lui-même, d'ailleurs, s'était servi du mécanisme du cinématographe comme métaphore critique : notre intelligence, disait-il, procède comme une caméra, en prenant des vues fixes sur le réel mouvant. Il voyait dans le cinéma le symptôme de l'erreur, pas son remède.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !

05

Conclusion

Grimaud referme sa démonstration là où Nolan commence : sur une horloge qu'on voudrait maîtriser et qui, toujours, laisse échapper quelque chose. Memento, Interstellar, Tenet construisent des mécaniques temporelles de plus en plus savantes, et chacune se heurte au même mur — l'irréversible du vécu, l'épaisseur d'une durée qui ne se recompose pas à volonté. Les films ne sont pas tordus pour le plaisir d'être tordus ; ils tordent le temps mesuré pour faire apparaître, par contraste, le temps vécu que la mesure efface.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !