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Maryse Condé

Maryse Condé

Madeleine Cottenet-Hage, Lydie Moudileno

Maryse Condé, rébellion et écriture

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Description

En 2018, un jury suedois cree pour l'occasion remet a Maryse Conde un prix qu'on a surnomme le "Nobel alternatif" de litterature. Elle a quatre-vingt-un ans, une oeuvre immense derriere elle, et une sante qui lui dicte deja ses phrases a voix haute parce que sa main ne suit plus. Nee a Pointe-a-Pitre en 1937, derniere d'une famille de huit enfants, elle a passe sa vie a ecrire depuis des lieux qui n'etaient jamais tout a fait les siens : la Guadeloupe, Paris, la Guinee, le Ghana, le Senegal, puis les Etats-Unis.

Deux universitaires, Madeleine Cottenet-Hage et Lydie Moudileno, ont consacre a cette trajectoire un livre qui refuse de lire Conde comme une "voix de la Caraibe" ou une "ecrivaine de l'identite noire". Elles y voient autre chose : une romanciere qui a passe sa carriere a decevoir, volontairement, ceux qui attendaient d'elle un message. Pas de retour triomphal aux racines africaines, pas d'heroine positive, pas de morale consolante. A chaque livre, Conde deplace la ou on l'attendait.

C'est cette obstination a se derober qu'on va suivre a travers ses grands romans. Conde ecrit sur l'Afrique precoloniale, sur l'esclavage, sur sa propre ile, mais toujours de biais, en cassant le recit que son epoque aurait voulu entendre. Le livre de Cottenet-Hage et Moudileno fait de ce decalage non pas un defaut ni une coquetterie, mais le coeur meme de ce que fabrique son ecriture.

La question que l’on se pose : Pourquoi une romanciere attendue comme porte-parole a-t-elle passe sa vie a refuser le role ?Ce que l’on va voir : Comment, de l'Afrique a la Guadeloupe, Conde a fait du refus d'obeir aux attentes la matiere meme de son ecriture.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Segou, ou l'Afrique sans nostalgie

En 1984 parait Segou, et c'est un choc de librairie autant qu'un choc intellectuel. Le roman raconte la splendeur et la chute d'un royaume bambara, au tournant du XIXe siecle, pris en tenaille entre l'islam qui avance, les traites negrieres qui se disputent les corps et le christianisme qui arrive dans les cales europeennes. Conde y deploie une fresque de generations, une famille eclatee aux quatre coins du monde atlantique. Le livre se vend par centaines de milliers d'exemplaires et fait d'elle, du jour au lendemain, une romanciere populaire.

Ce que Cottenet-Hage et Moudileno soulignent, c'est ce que Segou ne fait pas. On aurait pu attendre, d'une Antillaise ecrivant sur l'Afrique dans les annees quatre-vingt, une reconstitution glorieuse d'un passe precolonial intact, une Afrique-mere offerte en consolation aux descendants de deportes. Conde donne l'inverse. Son Segou est deja travaille par la violence, la religion imposee, la vente d'etres humains par d'autres Africains. L'Afrique n'y est pas un paradis perdu : c'est un monde politique, traverse de rapports de force, aussi capable de cruaute que n'importe quel autre.

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02

Chapitre 2 — Tituba et les voix qu'on avait effacees

Deux ans plus tard, en 1986, Conde publie Moi, Tituba sorciere, roman qui prend un tout autre chemin. Elle y reprend une figure reelle mais a peine documentee : Tituba, esclave presente aux proces de sorcellerie de Salem, dans le Massachusetts de 1692. Les archives la mentionnent et l'oublient aussitot. Conde comble le silence : elle lui invente une vie entiere, une naissance a la Barbade, une enfance, des amours, une colere, une mort. Le roman est ecrit a la premiere personne, Tituba parle enfin.

Le geste est frontal. Reprendre une femme noire effacee de l'Histoire et lui rendre non pas une statue mais une voix charnelle, drole, parfois cruelle, c'est une maniere de corriger le recit officiel sans en faire un proces solennel. Cottenet-Hage et Moudileno insistent sur le ton : Conde ne sanctifie pas Tituba. Elle en fait un personnage complet, avec ses faiblesses, son desir, ses erreurs. Pas une martyre edifiante, une femme.

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03

Chapitre 3 — La Gua­de­lou­peenne qui refusait le role attendu

Reste la Guadeloupe, l'ile de naissance, celle dont on aurait cru qu'elle serait le sujet premier. Avec Traversee de la mangrove, en 1989, Conde y revient enfin de plein pied. Le roman se construit autour de la mort d'un homme, Francis Sancher, etranger installe dans un village, retrouve mort au debut du livre. Autour de son cercueil, une nuit durant, les habitants parlent, chacun livrant sa version, ses rancunes, ses secrets. Le mort, lui, reste opaque.

Cottenet-Hage et Moudileno lisent la un autre refus. A l'epoque, la pensee antillaise est dominee par la creolite, ce courant porte par Chamoiseau, Confiant, Bernabe, qui fait de la langue creole et de l'enracinement insulaire le socle de l'identite. Conde, elle, se tient a distance. Son village est traverse de jalousies, de mediocrites, de non-dits ; son ile n'est pas une communaute chaleureuse soudee contre le colon, c'est un lieu ordinaire ou l'on s'ennuie, ou l'on juge, ou l'on exclut l'etranger.

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04

Chapitre 4 — Ecrire contre, un geste plus qu'un theme

A force de suivre ces romans, un fil se dessine, et c'est la ou Cottenet-Hage et Moudileno veulent en venir. Chez Conde, la transgression n'est pas un theme parmi d'autres, un sujet qu'elle traiterait de temps en temps. C'est une posture d'ecriture, presque un reflexe. A chaque fois qu'un discours s'installe et attend d'elle qu'elle l'epouse, elle fait un pas de cote. Le refus devient la forme meme de son travail.

Ce refus vise toutes les assignations a la fois. On la voulait porte-parole d'une race, elle a ecrit des personnages noirs faillibles et libres. On la voulait fille de l'Afrique retrouvee, elle a montre une Afrique politique et violente. On la voulait militante de la creolite, elle a ecrit en francais et represente une ile sans aureole. On la voulait feministe lisible, elle a cree des femmes contradictoires, ni victimes pures ni guerrieres. Aucune etiquette ne tient, parce qu'elle les decolle au fur et a mesure qu'on les pose.

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05

Conclusion

Du royaume bambara de Segou a la sorciere de Salem, du village guadeloupeen de la mangrove aux attentes qu'elle a si souvent dejouees, Maryse Conde aura trace une oeuvre qui ne se laisse ranger nulle part. Cottenet-Hage et Moudileno la lisent comme la carriere d'une romanciere qui a fait du decalage une methode : chaque fois qu'une place lui etait assignee, elle ecrivait pour montrer qu'elle n'y rentrait pas. Non par caprice, mais parce qu'elle tenait l'ecriture pour un lieu ou l'on n'a de devoir qu'envers la complexite du reel.

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