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L'Indonésie

L'Indonésie

Frederic Durand, Stéphane Dovert

Un demi-siècle de construction nationale

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Description

Prenez une carte de l'Asie du Sud-Est et regardez l'Indonésie : plus de dix-sept mille îles étalées sur cinq mille kilomètres, de Sumatra à la Papouasie, soit l'équivalent d'un territoire qui irait de l'Irlande à l'Iran. On y parle plus de sept cents langues, on y pratique l'islam, le christianisme, l'hindouisme, le bouddhisme et une foule de croyances locales. Rien, à première vue, ne tient ces morceaux ensemble. Et pourtant, depuis 1945, ils forment un seul État, le quatrième pays le plus peuplé de la planète.

C'est ce paradoxe que Frédéric Durand et Stéphane Dovert prennent à bras-le-corps. Leur point de départ est simple : l'Indonésie n'existait pas comme nation avant le XXᵉ siècle. Elle est une création récente, bricolée dans l'héritage d'une colonie néerlandaise, soudée par une langue qui n'était la langue maternelle de presque personne, maintenue parfois par la force. Un demi-siècle de construction nationale, ce n'est pas une formule : c'est un chantier dont on peut suivre les étapes, les choix et les fractures.

Ce qui frappe, en suivant ce fil, c'est à quel point faire tenir un pays aussi disparate a supposé des décisions délibérées — un nom, un mythe fondateur, une armée, une devise. Rien n'allait de soi. On regarde ici comment un objet qu'on croit naturel, un pays sur une carte, a en réalité été fabriqué pièce par pièce.

La question que l’on se pose : Comment un archipel sans unité linguistique, religieuse ni ethnique a-t-il réussi à devenir, et à rester, une seule nation ?Ce que l’on va voir : Le chemin qui mène d'une colonie éclatée à l'un des plus grands États du monde, et le prix payé à chaque étape pour que l'ensemble ne se défasse pas.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un archipel que rien ne destinait à faire un pays

Avant les Hollandais, il n'y a pas d'Indonésie. Il y a des sultanats, des royaumes, des comptoirs, des peuples qui commercent et se font la guerre sans se penser comme un ensemble. Majapahit, l'empire javanais du XIVᵉ siècle qu'on citera plus tard comme ancêtre glorieux, n'a jamais contrôlé tout l'archipel, loin de là. Durand et Dovert insistent sur ce point : l'unité indonésienne n'est pas un fait ancien qu'on aurait retrouvé, c'est une construction qu'on a dû inventer.

Ce sont les Pays-Bas qui, sans le vouloir, dessinent le contour. À partir du XVIIᵉ siècle, la Compagnie des Indes orientales étend son emprise île après île, pour les épices d'abord, puis pour le café, le sucre, le caoutchouc. Au début du XXᵉ siècle, les Indes néerlandaises forment un bloc administratif cohérent — un territoire, une capitale à Batavia, des frontières. L'espace de la future Indonésie existe donc avant la nation : il est, à peu de choses près, le périmètre d'une colonie.

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02

Chapitre 2 — Soekarno, et l'invention d'un récit commun

Le 17 août 1945, deux jours après la capitulation japonaise qui met fin à l'occupation de l'archipel, Soekarno proclame l'indépendance. Les Pays-Bas, eux, comptent bien revenir. S'ensuivent quatre années de guerre et de négociations, jusqu'à la reconnaissance de la souveraineté indonésienne fin 1949. L'indépendance n'est pas donnée, elle est arrachée — et ce combat fondateur devient le premier ciment du pays neuf.

Soekarno comprend vite que proclamer un État ne suffit pas à faire exister un peuple. Il faut un récit qui permette au Batak, au Javanais, au Minangkabau, au Balinais de se reconnaître dans le même ensemble. Dès 1945, il formule les Pancasila, les cinq principes : croyance en un Dieu unique, humanité, unité nationale, démocratie, justice sociale. Le texte est assez large pour ne heurter frontalement aucune communauté, assez ferme pour poser un socle. C'est un compromis délibéré, pensé notamment pour que l'islam majoritaire ne devienne pas une religion d'État qui exclurait les autres.

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03

Chapitre 3 — Suharto, l'ordre nouveau et le prix de l'unité

Suharto prend le pouvoir au milieu des années 1960 et le gardera plus de trente ans. Son régime, l'« Ordre nouveau », se présente comme l'inverse de la fin chaotique de Soekarno : stabilité, croissance, ordre. L'unité nationale cesse d'être un récit à construire pour devenir un impératif à faire respecter, au besoin par l'armée. Les Pancasila restent la doctrine officielle, mais on en fait un outil de contrôle : tout parti, toute organisation doit s'y conformer sous peine d'être dissous.

Les résultats économiques sont réels. Appuyée sur le pétrole et sur les conseils d'économistes formés aux États-Unis, l'Indonésie connaît des décennies de croissance soutenue, sort une large part de sa population de la misère, atteint l'autosuffisance en riz. Durand et Dovert ne nient pas ces acquis, mais ils en montrent l'envers : une corruption massive concentrée autour de la famille présidentielle, une presse muselée, une opposition réprimée.

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04

Chapitre 4 — Une nation qui tient par la tension qu'elle gère

Ce que raconte l'Indonésie, au fond, dépasse son cas particulier. Elle met à nu une idée qu'on oublie facilement : une nation n'est pas un donné de la nature. Ni la géographie — un archipel est tout sauf un territoire naturellement uni — ni l'ethnie, ni la langue, ni la religion ne produisent mécaniquement un pays. Ce qui fait tenir un peuple, c'est un travail : un récit partagé, des institutions, des symboles, et la volonté répétée de rester ensemble malgré ce qui sépare.

Durand et Dovert refusent les deux lectures faciles. Celle qui voit dans l'Indonésie une construction artificielle condamnée à se défaire, et celle qui la croit désormais acquise une fois pour toutes. La vérité qu'ils dégagent est moins confortable : la nation indonésienne est un équilibre jamais stabilisé entre deux forces contraires. D'un côté l'unité, qui exige un centre, une langue commune, une loyauté à l'ensemble. De l'autre la diversité, qui réclame qu'on respecte les langues, les cultures, les religions locales. Pencher trop d'un côté, c'est menacer l'autre.

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05

Conclusion

En un demi-siècle, un archipel que rien ne prédestinait à l'unité est devenu le quatrième pays le plus peuplé du monde, et une démocratie majoritairement musulmane qui a survécu à une révolution, à des massacres, à une dictature et à une transition. Durand et Dovert retracent ce parcours sans l'embellir : à chaque étape, l'unité a été payée — en rébellions écrasées, en provinces annexées, en libertés confisquées — avant d'être, en partie, renégociée. L'Indonésie d'aujourd'hui n'est pas le fruit d'une harmonie retrouvée, mais d'une succession de choix, dont certains laissent des cicatrices.

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