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L'ensauvagement

L'en­sau­va­ge­ment

Thérèse Delpech

Le retour de la barbarie au XXIe

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Description

Thérèse Delpech a publié L'ensauvagement en 2005. Spécialiste des questions stratégiques, elle avait conseillé le Premier ministre français sur la dissuasion nucléaire, siégé à la commission de l'ONU sur l'Irak, suivi de près les crises iranienne, nord-coréenne, pakistanaise. Son livre portait un sous-titre sans détour : « le retour de la barbarie au XXIᵉ siècle ». À l'époque, on vivait encore dans l'euphorie de l'après-guerre froide, cette idée tenace que l'Histoire tragique était derrière nous et que le monde glissait doucement vers plus de droit, plus de commerce, plus de paix.

Delpech prenait le contre-pied. Pour elle, le XXIᵉ siècle ne serait pas l'extension tranquille des démocraties libérales, mais le retour de quelque chose de plus ancien et de plus brutal : la force nue, le mépris des règles, la violence assumée comme méthode politique. Elle voyait dans les premières années 2000 non pas un accident, mais les signes avant-coureurs d'un basculement. Le mot « ensauvagement » n'était pas une métaphore facile — c'était un diagnostic. Une civilisation qui désapprend ses propres garde-fous.

Vingt ans plus tard, on relit ce livre autrement. Delpech est morte en 2012, elle n'a vu ni l'annexion de la Crimée, ni la guerre en Ukraine, ni le retour des massacres de masse au centre de l'actualité. Mais son intuition, elle, a tenu. Reste à comprendre comment une analyste du nucléaire en est venue à parler de barbarie, et pourquoi son avertissement résonne aujourd'hui plus fort qu'à sa parution.

La question que l’on se pose : Et si l'ordre pacifique qu'on croyait définitif n'avait été qu'une parenthèse, déjà en train de se refermer ?Ce que l’on va voir : Comment une stratège française a lu, dès 2005, le retour d'une violence qu'on pensait reléguée aux manuels d'histoire.

Sommaire

01

Chapitre 1 — 1905, l'aveu­gle­ment des périodes calmes

Delpech ouvre son livre par une date qui n'a rien d'anodin : 1905. Un siècle exactement avant qu'elle n'écrive. Elle s'imagine un observateur de l'époque, installé dans le confort de la Belle Époque européenne, convaincu que le progrès, le commerce et la science avaient rendu la grande guerre impossible. Les économies étaient trop imbriquées, disait-on, les élites trop raisonnables, la civilisation trop avancée. Neuf ans plus tard, l'Europe s'effondrait dans les tranchées. Trente ans plus tard, elle produisait Auschwitz et Hiroshima.

Le parallèle est volontaire et presque cruel. Delpech soupçonne que les contemporains de 2005 ressemblent furieusement à ceux de 1905 : la même certitude que le pire est derrière, la même foi dans la douceur du commerce et la raison des puissants. Elle appelle ça l'aveuglement des périodes calmes. Les sociétés qui ont connu la paix longtemps finissent par croire qu'elle leur est due, qu'elle fait partie de l'ordre naturel des choses. Elles désapprennent à voir venir le danger.

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02

Chapitre 2 — Un siècle qui a cru en avoir fini avec la tragédie

Pour Delpech, le XXᵉ siècle laisse un héritage trompeur. Il s'est terminé sur une victoire apparente : la chute du mur de Berlin, la dissolution de l'Union soviétique, l'expansion des démocraties. On a parlé, à la suite de Francis Fukuyama, de « fin de l'Histoire » — l'idée que la bataille des grands modèles politiques était tranchée, et que le libéralisme démocratique n'avait plus de rival sérieux. Le monde n'aurait plus qu'à gérer son administration tranquille.

Delpech ne croit pas une seconde à cette lecture. Elle y voit un contresens sur ce que l'Histoire est réellement : non pas une marche vers un point final, mais un terrain où les passions humaines — l'orgueil, la peur, le désir de domination — ne désarment jamais. Les régimes autoritaires n'avaient pas disparu, ils s'étaient tus. La Chine montait en puissance sans rien concéder sur son modèle politique. La Russie, humiliée par son effondrement, préparait son retour. L'islamisme radical offrait une contre-utopie violente à des millions de gens. Rien de tout cela ne cadrait avec une Histoire supposée finie.

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03

Chapitre 3 — Le désordre nucléaire et le retour de la force brute

C'est sur son terrain propre que Delpech est la plus précise : la prolifération des armes de destruction massive. Elle a passé sa vie à l'intérieur de ces dossiers, et son constat est glaçant. Le régime de non-prolifération, cet édifice patiemment construit après Hiroshima pour empêcher la dispersion de l'arme nucléaire, est en train de céder. La Corée du Nord s'en est dotée au mépris de tous ses engagements. L'Iran avance méthodiquement. Le Pakistan a vendu de la technologie nucléaire au marché noir via le réseau d'Abdul Qadeer Khan, ce qu'elle décrit comme un effondrement moral autant que stratégique.

Ce qui l'alarme, ce n'est pas seulement la multiplication des bombes. C'est ce qu'elle révèle sur l'état du monde : la dissuasion, qui reposait pendant la guerre froide sur deux adversaires rationnels et prévisibles, fonctionne mal avec des acteurs plus nombreux, plus idéologiques, parfois indifférents au coût humain. On entre, dit-elle, dans une zone où l'arme ultime pourrait tomber entre des mains qui ne jouent pas selon les mêmes règles. Le tabou qui tenait depuis 1945 n'est plus garanti.

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04

Chapitre 4 — Quand une ci­vi­li­sa­tion cesse de se défendre

Au-delà des crises qu'elle décortique, Delpech pose une question plus profonde, presque philosophique : qu'est-ce qui tient un ordre international debout ? Sa réponse est dérangeante pour les démocraties confortables. L'ordre n'est pas un donné, un état naturel vers lequel le monde tendrait spontanément. C'est une construction fragile, coûteuse, qui n'existe que tant que des puissances acceptent d'en payer le prix — en vigilance, en armements, en volonté de s'engager. Dès qu'elles s'en lassent, l'ordre se défait.

Son diagnostic le plus sombre ne vise pas les régimes autoritaires, dont la brutalité ne la surprend pas. Il vise les démocraties elles-mêmes. Delpech y décèle une forme de démission morale et intellectuelle. Une incapacité à nommer l'adversaire, à soutenir une menace, à assumer que la défense de certaines valeurs puisse exiger autre chose que des discours. Une société qui ne croit plus que quoi que ce soit mérite d'être défendu les armes à la main devient, selon elle, une proie pour celles qui n'ont pas ce scrupule.

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05

Conclusion

Thérèse Delpech n'aura pas vu la suite. Elle est morte en 2012, deux ans avant l'annexion de la Crimée, dix ans avant l'invasion de l'Ukraine. Elle n'a pas assisté au retour de la guerre de haute intensité sur le sol européen, ni aux massacres de civils filmés et diffusés, ni au chantage nucléaire redevenu un instrument diplomatique assumé. Son livre, écrit dans l'indifférence relative d'une époque qui se croyait à l'abri, se lit aujourd'hui comme un avertissement qu'on aurait eu tout intérêt à prendre au sérieux plus tôt.

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