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Le lumineux destin d'Alexandra David-Néel

Le lumineux destin d'Alexandra David-Néel

Jean Chalon

La femme qui entra dans Lhassa

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Description

En février 1924, une Française de cinquante-cinq ans franchit les portes de Lhassa, la capitale fermée du Tibet, interdite aux étrangers. Elle a le visage noirci au charbon, les cheveux teints à l'encre de Chine, un bonnet de fourrure et des habits de pèlerine mendiante. À côté d'elle marche un jeune moine, Yongden, qu'elle a adopté comme fils. Personne ne la remarque. Elle a mis des mois à arriver là, affamée, gelée, à pied, par des cols à plus de cinq mille mètres. Aucune Occidentale n'avait jamais réussi cette entrée.

Jean Chalon raconte cette vie dans un récit qui en suit les secousses, de la Parisienne anarchiste au bouddhisme, de l'opéra aux ermitages himalayens. Alexandra David-Néel n'est pas une exploratrice tombée dans l'aventure par hasard. Tout, chez elle, procède d'une fuite têtue : fuir l'enfance triste, fuir le mariage, fuir le confort, fuir même la gloire une fois qu'elle l'a obtenue. Lhassa n'est pas un but, c'est une étape d'un mouvement qui ne s'arrêtera jamais vraiment.

Ce qui frappe, dans ce destin, ce n'est pas seulement l'exploit géographique. C'est qu'une femme née en 1868, dans un monde qui n'attendait d'elle ni marche ni tibétain ni livres, ait construit de ses propres mains une existence entière à contre-courant — et l'ait tenue plus d'un siècle, sans que la flamme ne baisse.

La question que l’on se pose : Comment une femme née sous le Second Empire a-t-elle transformé une vie de fuites en une œuvre d'exploration et de pensée, sans jamais consentir à s'arrêter ?Ce que l’on va voir : On suit les ruptures, les départs et les cols d'un destin qui faisait du mouvement sa seule façon de rester en vie.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Une anarchiste qui chante l'opéra

Elle naît à Saint-Mandé, près de Paris, en octobre 1868, d'un père républicain et d'une mère belge, dévote et froide. L'enfance est sans tendresse, et la petite Alexandra prend très tôt l'habitude de disparaître. À cinq ans, elle fugue déjà. À l'adolescence, elle part seule, à pied ou à vélo, parfois jusqu'en Espagne ou en Suisse. Ce besoin de s'en aller, Chalon le pose dès les premières pages comme la matière même de la vie : un moteur plus qu'un symptôme, une mécanique intérieure qui ne demandera jamais qu'à s'emballer.

Dans le Paris de la fin du siècle, elle fréquente les milieux anarchistes, lit Reclus et Stirner, écrit sous pseudonyme des textes libertaires et féministes. Elle s'intéresse aux sociétés savantes d'ésotérisme, à la théosophie, à l'Orient qu'on redécouvre alors dans les salons. Au musée Guimet, devant les statues bouddhiques, elle reçoit quelque chose comme une vocation. Elle apprend le sanskrit, suit des cours au Collège de France, dévore tout ce qui touche à l'Inde et au Tibet. Très tôt, l'érudition et l'évasion marchent chez elle du même pas : lire un pays, c'est déjà commencer à le rejoindre.

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02

Chapitre 2 — Le tournant d'Orient et le lama du Sikkim

L'Inde de 1911 n'est encore qu'un seuil. Alexandra y rencontre des sages, visite des temples, approfondit sa connaissance du bouddhisme auprès de maîtres hindous. Mais c'est vers le nord qu'elle est aimantée, vers cette ligne de montagnes derrière laquelle commence le Tibet. Au Sikkim, petit royaume himalayen sous tutelle britannique, elle trouve ce qu'elle cherchait sans le nommer : une porte entrouverte sur le pays des neiges, et un climat de hauteur et de silence qui lui va mieux que tous les salons qu'elle a quittés.

C'est là qu'elle fait deux rencontres décisives. En 1912, elle est reçue par le treizième dalaï-lama, alors en exil à Kalimpong — fait rare pour une Occidentale, et plus rare encore pour une femme. Il l'encourage à apprendre le tibétain pour lire les textes dans leur langue, conseil qu'elle suivra avec un acharnement de philologue. Puis vient Yongden, un jeune garçon sikkimais d'une quinzaine d'années qui devient son serviteur, son élève, son compagnon de route. Elle finira par l'adopter légalement. Il restera à ses côtés près de quarante ans, loyal et discret jusqu'au bout.

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03

Chapitre 3 — Quatre ans de marche vers l'interdit

Entre son expulsion et Lhassa, il y a presque dix ans de détours. Chassée du Sikkim, Alexandra ne rentre pas en France : elle part vers l'est, traverse la Birmanie, le Japon, la Corée, gagne la Chine en pleine guerre civile. Avec Yongden, elle parcourt des milliers de kilomètres à travers des provinces chinoises ravagées par les seigneurs de guerre, séjourne au grand monastère de Kumbum, copie des textes, accumule une connaissance du terrain et de la langue que peu d'Occidentaux possèdent. Tout cela n'est que l'approche, le long apprentissage d'une clandestinité qui deviendra bientôt sa seule chance.

La tentative décisive part du Yunnan, à l'automne 1923. Pour passer inaperçue, elle renonce à tout équipement d'exploratrice. Elle se déguise en vieille pèlerine tibétaine, mendiante parmi les mendiantes, et se fait passer pour la mère de Yongden, lui-même déguisé en lama. Pas de porteurs, pas de tentes, presque pas d'argent : seulement un bâton, un sac, et la discipline de ne jamais trahir son identité. Un mot de français, un geste de trop, une main trop blanche aperçue sous les haillons, et c'est la frontière refermée, peut-être la mort.

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04

Chapitre 4 — La vieille dame de Digne qui refusait de vieillir

On pourrait croire qu'après Lhassa, une vie bien remplie s'installe pour de bon. Alexandra achète une maison à Digne, dans les Alpes-de-Haute-Provence, qu'elle baptise Samten Dzong, « la forteresse de la méditation ». Elle y écrit ses grands livres — sur le bouddhisme, sur la magie et les mystères tibétains, sur ses voyages. Mais ce que Chalon met en lumière, c'est qu'elle ne tient jamais en place très longtemps. La maison est un port, pas une fin. Le mouvement reste son régime de vie, pas un épisode qu'on range dans un album une fois la jeunesse passée.

En 1937, à près de soixante-dix ans, elle repart. Direction la Chine, de nouveau, avec Yongden. La guerre sino-japonaise, puis la guerre mondiale, la bloquent des années durant dans des villes assiégées, dans le froid, dans la pénurie, parfois sous les bombes. Elle continue d'écrire, d'étudier, de marcher, de négocier des vivres au marché noir. Elle ne rentrera définitivement en France qu'en 1946, à soixante-dix-huit ans, après une décennie de plus passée en Asie quand d'autres, à son âge, auraient depuis longtemps renoncé à quitter leur fauteuil.

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05

Conclusion

En septembre 1969, à Digne, Alexandra David-Néel fait renouveler son passeport. Elle a cent ans et demi et parle encore de reprendre la route. Elle meurt quelques mois plus tard, à quelques semaines de son cent-unième anniversaire. Ses cendres, mêlées à celles de Yongden, seront plus tard dispersées dans le Gange, à Bénarès, comme pour qu'un dernier voyage l'emmène là où tout avait commencé à l'appeler.

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