Traverser les murs
Abramović raconte sa vie d'artiste
Description
En 1974, dans une galerie de Naples, une femme pose sur une table soixante-douze objets : une rose, du miel, un fouet, des ciseaux, un pistolet chargé d'une balle. Sur un mur, une consigne — pendant six heures, le public peut faire ce qu'il veut de son corps, elle ne bougera pas, elle assume toute responsabilité. Au début les gens hésitent. Puis quelqu'un découpe ses vêtements, quelqu'un entaille sa peau, quelqu'un porte le pistolet à sa tempe. Cette performance s'appelle Rhythm 0. La femme s'appelle Marina Abramović, elle a vingt-sept ans, et elle vient de comprendre que le corps est son matériau.
Des décennies plus tard, elle a raconté tout ça dans un livre de mémoires, Traverser les murs. On y suit une vie entière passée à faire de la douleur, de l'endurance et de la présence une forme d'art — une femme qui s'est coupée, brûlée, affamée, qui a marché trois mois le long de la Grande Muraille de Chine pour rompre avec l'homme qu'elle aimait, et qui, à soixante-trois ans, est restée assise sept cents heures en silence face à des inconnus.
Le titre n'est pas une métaphore gratuite. Traverser les murs, pour Abramović, c'est repousser chaque limite physique et mentale jusqu'à voir ce qu'il y a derrière — la peur, l'épuisement, l'autre. Son récit n'est pas celui d'une carrière, c'est celui d'un corps mis à l'épreuve, méthodiquement, pendant cinquante ans, dans une discipline qui ressemble autant à l'art qu'à l'ascèse.
La question que l’on se pose : Comment une vie entière passée à soumettre son propre corps à l'épreuve a-t-elle fait du corps lui-même une œuvre, et que raconte ce parcours sur ce qu'est devenu l'art de la performance ?Ce que l’on va voir : Une trajectoire qui part d'une enfance sous discipline militaire à Belgrade et avance, performance après performance, jusqu'au silence absolu d'une chaise au MoMA.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Belgrade, une mère militaire et une discipline du corps
Marina Abramović naît à Belgrade en 1946, dans une Yougoslavie communiste où ses parents sont des héros de la résistance partisane, devenus figures du régime de Tito. Le décor est particulier : une famille bien placée, un appartement spacieux, et pourtant une enfance qu'elle décrit comme glaciale. Sa mère, Danica, dirige un musée de la révolution et dirige surtout la maison comme une caserne. Jusqu'à ses vingt-neuf ans, Marina doit rentrer avant dix heures du soir, y compris le jour de ses premières performances publiques.
Cette discipline laisse une trace que le livre ne cherche pas à cacher : le contrôle du corps, l'ordre, la douleur supportée sans se plaindre, tout cela est intériorisé très tôt. On lui interdit de se montrer fragile. Elle raconte avoir dormi des années dans un lit qu'elle devait laisser impeccable, avoir appris à ne pas occuper d'espace. Plus tard, elle reconnaîtra que son endurance de performeuse — rester immobile des heures, jeûner, tenir malgré la souffrance — vient en droite ligne de cette éducation.
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02 Chapitre 2 — Les années du couteau, du feu et du public
Les premières performances d'Abramović portent un nom de série : Rhythm. Elles sont brutales et elles ont un principe commun — mettre le corps dans une situation où elle perd le contrôle. Dans Rhythm 10, elle plante rapidement un couteau entre ses doigts écartés, change de lame à chaque fois qu'elle se coupe, et rejoue l'enregistrement pour reproduire exactement les mêmes erreurs. L'idée : faire coïncider le passé et le présent, les deux accidents superposés.
Rhythm 5, en 1974, manque de la tuer. Elle construit une grande étoile en bois imbibée d'essence, l'enflamme, se coupe les cheveux et les ongles qu'elle jette dans les flammes, puis s'allonge au centre de l'étoile. Elle ne réalise pas que le feu consomme l'oxygène ; elle perd connaissance à l'intérieur. Des spectateurs comprennent qu'elle ne joue pas la perte de conscience et la sortent. Elle en tire une frustration tenace : son corps a une limite que sa volonté ne contrôle pas.
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03 Chapitre 3 — Ulay, la Grande Muraille et la rupture
En 1976, à Amsterdam, elle rencontre un artiste allemand qui se fait appeler Ulay. Ils sont nés le même jour, découvrent-ils, et se reconnaissent immédiatement. Commencent douze années de vie et de travail fusionnels, où le couple devient une seule entité artistique. Ils vivent des années dans une camionnette, errant à travers l'Europe, sans argent, et font de leur relation la matière même de leurs performances.
Les œuvres de cette période travaillent la tension entre deux corps. Dans Rest Energy, Ulay tient un arc bandé dont la flèche pointe droit vers le cœur de Marina ; un micro capte les battements accélérés de leurs cœurs. Un geste maladroit, et elle meurt. Dans Imponderabilia, ils se tiennent nus face à face dans l'encadrement étroit d'une porte de musée, et chaque visiteur doit se faufiler entre eux, choisir vers qui se tourner. Le couple ne représente pas la relation : il l'expose, avec sa confiance et sa violence possible.
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04 Chapitre 4 — Le silence, la chaise et un regard qui dure
En 2010, le MoMA de New York lui consacre une rétrospective. Pour l'occasion, elle imagine The Artist Is Present : chaque jour d'ouverture, pendant près de trois mois, elle reste assise, immobile et silencieuse, à une table. En face, une chaise vide. N'importe quel visiteur peut s'y installer et soutenir son regard aussi longtemps qu'il le souhaite. Elle ne parle pas, ne mange pas de la journée, ne se lève pas. Au total, environ sept cents heures assise.
Il n'y a plus de couteau, plus de feu, plus de sang. Et pourtant c'est peut-être l'épreuve physique la plus extrême de sa vie : l'immobilité prolongée devient une douleur, le dos, les hanches, la vessie, tout proteste. Mais quelque chose d'inattendu se produit. Des inconnus s'assoient, croisent son regard, et beaucoup fondent en larmes sans trop savoir pourquoi. Des files d'attente se forment pendant la nuit. Une présence nue, offerte sans mot, suffit à bouleverser des milliers de personnes.
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05 Conclusion
De Rhythm 0 à la chaise du MoMA, le fil ne bouge pas. Une enfant élevée au cordeau à Belgrade a passé sa vie à voir jusqu'où un corps peut aller — sous le couteau, dans le feu, le long d'une muraille, face au regard d'un inconnu. Chaque performance pousse une limite, et chaque limite franchie ouvre sur la suivante. Traverser les murs n'est pas le récit d'une carrière avec ses succès et ses salles pleines ; c'est l'inventaire méthodique de ce qu'un être peut endurer quand il décide d'être lui-même la matière de son art.
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