Tjibaou le Kanak
Tjibaou, la Kanaky et la République
Description
Le 4 mai 1989, sur l'île d'Ouvéa, au nord de la Nouvelle-Calédonie, un homme tombe sous les balles d'un des siens. Jean-Marie Tjibaou, leader du mouvement indépendantiste kanak, est abattu avec son bras droit Yeiwéné Yeiwéné par Djubelly Wéa, un militant qui lui reproche d'avoir signé la paix avec la France un an plus tôt. Un an, jour pour jour, après le drame de la grotte d'Ouvéa où dix-neuf Kanaks avaient été tués par l'armée française. La boucle se referme sur l'endroit même de la plaie.
On connaît mal, en métropole, cet homme qui a tenu dans sa main le destin d'un territoire. Ancien prêtre, ethnologue formé en France, fils de chef coutumier devenu chef politique, Tjibaou a passé sa vie à faire tenir ensemble des choses qui semblaient incompatibles : la coutume kanak et la modernité, la revendication d'indépendance et le dialogue avec Paris, la colère de son peuple et la retenue d'un négociateur. Alain Rollat, journaliste qui l'a suivi de près, retrace cet itinéraire dans un portrait au plus près.
L'histoire de Tjibaou, c'est celle d'un homme qui a inventé un peuple — le mot "Kanaky" n'existait pas comme projet politique avant lui — et qui a payé de sa vie le choix du compromis plutôt que de la rupture. Une trajectoire où la République française apparaît tantôt comme l'adversaire, tantôt comme le partenaire forcé, jamais comme un acteur à l'aise avec ce qu'elle regardait en face.
La question que l’on se pose : Comment un ancien prêtre devenu ethnologue a-t-il porté la revendication d'un peuple jusqu'à la paix avec la France, et pourquoi ce choix lui a-t-il coûté la vie ?Ce que l’on va voir : L'itinéraire d'un homme qui tient deux mondes à bout de bras, de la tribu de Tiendanite jusqu'à la poignée de main de Matignon et au sable d'Ouvéa.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un fils de chef entre deux mondes
Jean-Marie Tjibaou naît en 1936 à Tiendanite, une petite tribu de la côte est de la Grande Terre, dans une famille de la lignée coutumière. Il grandit dans un monde où la terre, les ancêtres et la parole donnée structurent toute l'existence — et dans un pays où ce monde-là est méprisé. La Nouvelle-Calédonie est alors une colonie de peuplement : les Kanaks, peuple premier, vivent sous le régime de l'indigénat, parqués dans des réserves, privés de citoyenneté pleine jusqu'aux années 1950. On leur apprend qu'ils sont en retard sur l'histoire.
Le jeune Tjibaou entre au séminaire et devient prêtre catholique en 1965. L'Église est alors l'une des rares voies d'ascension ouvertes à un Kanak. Mais l'homme qui en sort n'est pas un clerc docile : il cherche à comprendre d'où il vient. Il quitte peu à peu la prêtrise et part se former en France, à Lyon puis à Paris, en sociologie et en ethnologie. Il lit, il observe, il retourne sur sa propre culture le regard des sciences humaines occidentales.
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02 Chapitre 2 — La naissance d'un peuple qui se nomme
Dans les années 1970, la question calédonienne se durcit. Le nickel, dont le territoire regorge, attire une immigration européenne et asiatique qui fait des Kanaks une minorité sur leur propre terre. Les revendications foncières se multiplient : les Kanaks réclament la restitution des terres prises par les colons depuis un siècle. Tjibaou, élu maire de Hienghène puis à l'assemblée territoriale, passe de l'action culturelle à l'action politique sans rien renier de la première. Pour lui, la terre et la culture ne font qu'un.
C'est lui qui impose le mot "Kanaky" comme nom du pays à venir. Le terme "canaque", longtemps insulte coloniale, est retourné en fierté : Tjibaou l'écrit avec un k, en revendique l'orthographe, en fait un drapeau. Nommer, pour un ethnologue, n'est jamais neutre — c'est faire exister. En baptisant Kanaky l'indépendance espérée, il transforme une population fragmentée en plus de trente langues et autant de clans en un peuple politique unique.
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03 Chapitre 3 — Le sang de 1984 et l'engrenage
La violence ne tarde pas à le rattraper au plus intime. En décembre 1984, dans une embuscade à Hienghène, dix militants kanaks sont massacrés par des colons. Parmi les morts, deux frères de Jean-Marie Tjibaou. L'homme qui prêche le dialogue vient de perdre les siens, tués par ceux-là mêmes avec qui il faudrait, un jour, cohabiter. Que les auteurs de la tuerie soient par la suite acquittés par un jury à majorité européenne ajoute à la blessure le sentiment d'une justice à deux vitesses.
Le territoire s'enfonce dans l'affrontement. Barrages, incendies, échanges de tirs, villages retranchés : la Calédonie vit au rythme des embuscades et des représailles. Paris envoie des renforts, décrète l'état d'urgence, multiplie les plans de statut qui mécontentent tout le monde. La métropole découvre, souvent avec stupeur, qu'elle a sur les bras une situation coloniale non résolue à dix-huit mille kilomètres, et que des deux côtés on meurt pour de bon.
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04 Chapitre 4 — Ouvéa, Matignon, et la main tendue
Après Ouvéa, deux voies s'ouvrent. La fuite en avant dans la violence, ou le pari de la paix avec l'État qui vient de faire tuer dix-neuf Kanaks. Tjibaou choisit le second, et c'est le choix le plus lourd de sa vie. À l'été 1988, le nouveau Premier ministre Michel Rocard réunit à Matignon les indépendantistes et les loyalistes. Tjibaou serre la main de Jacques Lafleur, le chef des anti-indépendantistes, son adversaire de toujours. Les accords de Matignon prévoient dix ans de paix, un rééquilibrage économique en faveur des Kanaks, et un référendum d'autodétermination reporté à 1998.
Ce geste illustre la part la plus difficile du personnage. Tjibaou ne signe pas la victoire : il signe le report. L'indépendance qu'il réclame, il accepte de l'ajourner, de la confier au temps, de la risquer dans les urnes d'un territoire où les Kanaks sont minoritaires. Pour lui, mieux vaut un peuple vivant qui négocie qu'un peuple martyr qui s'épuise. C'est la pensée de l'ethnologue appliquée à la politique : une culture ne survit pas en se cabrant, elle survit en durant, en se transmettant, en gardant la main sur son propre récit.
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05 Conclusion
Jean-Marie Tjibaou aura vécu cinquante-trois ans, dont une petite quinzaine au premier plan politique. Dans cet intervalle court, il a fait passer son peuple de l'invisibilité coloniale à la table des négociations avec un État qui, pendant un siècle, avait nié jusqu'à son nom. Il a tenu, contre les siens parfois, l'idée qu'on pouvait vouloir l'indépendance sans sacraliser la violence, et dialoguer avec l'adversaire sans se perdre. Il est mort de ce choix, abattu là où le sang des siens avait déjà coulé, dans un retournement d'une symétrie insoutenable.
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